VOCATION ET DÉFIS DE LA FAMILLE SELON AMORIS LAETITIA

VOCATION ET DÉFIS DE LA FAMILLE SELON AMORIS LAETITIA

M. Villers Verviers CMK 1er juin 2016

  1. La multitude des hommes est appelée, mais les élus sont peu nombreux.

Depuis la nuit des temps, Dieu invite les hommes à partager sa joie et son amour, à entrer dans la fête. C'est la bonne nouvelle dont Jésus est la preuve vivante, celle des noces de Dieu avec l'humanité.

Jésus, et après lui, l’Église sont les porteurs de cette heureuse annonce : tout est prêt, venez au repas des noces, venez à la fête.

Mais, hier comme aujourd'hui, cette annonce suscite plus de refus que de bon accueil. Malgré tout, Dieu persiste et, sans se lasser, relance l'invitation.

C'est un peu ce qui se passe, en notre temps, où l’Église ne cesse de présenter le projet de la famille chrétienne comme une bonne nouvelle. Mais l'idée même de la famille est en crise et le discours de l’Église l'est tout autant, il ne passe plus. Voilà qui était au centre des préoccupations du synode des évêques, réunis à Rome par deux fois, en 2014 et en 2015. Voilà qui est l’objet de l‘exhortation apostolique, « La joie de l’amour », signée par le Pape François.

La situation des familles lance un défi de taille à l’Église car il y va de la crédibilité de l'Évangile. Comment encore croire que le message de l’Église soit une bonne nouvelle quand 84% des catholiques ne comprennent plus la position de l’Église sur le nœud constitutif de la famille, à savoir le mariage ? Comment combler ce terrible fossé entre la vie concrète des familles catholiques et l'expression officielle de l’Église ? On ne peut plus se contenter d'un rappel des normes disciplinaires sur le mariage, le divorce, la contraception. Ce discours est d'un pessimisme et d'un moralisme décourageant qui ne peut, en aucun cas, remplir de joie les familles. Où est la bonne nouvelle de l'Église sur la famille ?

Avant de tenter d'y répondre, il est nécessaire de bien analyser et prendre acte de la situation des familles à notre époque. C’était bien le but des deux synodes pour déboucher sur des décisions et un nouveau langage de l’Église à propos de la famille.

Et cela en s’adressant aux Églises du monde entier, diverses par leur culture et leur situation économique, politique.

Deux exemples de cette diversité en ouvrant le journal La Croix, début mai. 

Un titre en première page : En France, le divorce, une formalité ? Le gouvernement propose que les divorces par consentement mutuel ne fassent plus l’objet d’un passage devant le juge. Le divorce deviendrait ainsi encore un peu plus une affaire privée, d’ordre contractuel.

En Éthiopie, Médecins du monde lutte contre l’excision, mutilation traditionnelle touchant plus de 200 millions de jeunes filles, pratiquée dans 30 pays d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie. Ces mutilations assurent la preuve que la femme est vierge au mariage.

Mais, revenons chez nous et considérons quelle est la situation de la famille en Belgique afin de pouvoir évaluer la pertinence des propositions faites par le Pape pour propager la vision chrétienne de la famille et mettre en œuvre une pastorale pro-active à destination des familles.

  1. Quelques constats que tous nous pouvons faire autour de nous et, souvent, dans notre propre famille.

Le nombre de mariages est en baisse, que ce soit à la commune ou à l’Église (entre 20 et 25% des mariages célébrés à la commune). On estime en Belgique que 50% des couples sont mariés. La vie en couple, hors mariage, est devenue soit une étape préalable à un mariage, soit une situation définitive. L’âge moyen du mariage est autour de 30 ans. Ainsi, nous constatons que la plupart des couples, qui demandent le mariage à l’église, vivent ensemble depuis trois-quatre ans et souvent avec un enfant, qu'on baptisera à la même occasion. On sait que 56% des enfants sont nés hors mariage.

On constate qu’un mariage sur deux finit par une rupture (en 1960, 1 divorce pour 15 mariages). Selon les statistiques du SPF Economie, les communes ont enregistrés 40.000 mariages en 2014 et 24.000 divorces. Divorces les plus fréquents : 27% entre 10 et 20 ans de mariage.

Le nombre de familles, dites monoparentales, en est une des conséquences. Une famille sur quatre (465.000 familles) en 2015 (contre 1 sur 10 en 1990) ; un enfant sur 5, soit 20% (725.000) des enfants sont aujourd'hui élevés par un seul parent.

Enfin, la législation de notre pays autorise, depuis 13 ans, le mariage pour les couples homosexuels, avec toutes les conséquences en termes de filiation et d'adoption. On estime à environ 1000/an les mariages entre personnes de même sexe ; on parle de 3% des mariages à Bruxelles en 2015.

Bref, la famille est devenue une réalité précaire, fragileMais qu’est-ce que la famille, comment aujourd’hui la définir ?

 

Les statisticiens, comme les sociologues, distinguent 11 situations matrimoniales qui sont autant de formes de familles :

-       Mariage civil

-       Mariage religieux

-       Cohabitation légale

-       Cohabitation de fait

-       Mariage homosexuel

-       Séparés de fait

-       Divorcés

-       Divorcés remariés et famille recomposée

-       Famille monoparentale

-       Veuf/veuve

-       Célibataire


Selon les statisticiens (Insee, France), la
famille est « la partie d'un ménage (ensemble des occupants d'un même logement) comprenant au moins deux personnes ». La définition du Larousse quant à elle commence par « ensemble formé par le père, la mère (ou par l'un des deux) et les enfants » pour s'étendre sur une bonne trentaine de lignes, et définissant au passage les notions de familles recomposée, étendue, indivise ou jointe. Celle de Wikipédia est encore plus large puisqu'elle parle d'une « communauté de personnes réunies par des liens de parenté » selon les termes de l'anthropologue Claude Lévi-Strauss. Aujourd’hui, avec l’union homosexuelle, le débat sur l'homoparentalité, et avec l'augmentation des divorces, des familles monoparentales ou recomposées que tout le monde connaît, tenter de définir le terme de « famille » paraît bien réducteur voire impossible.


Néanmoins, « la valeur familiale n'est absolument pas atteinte. (...) Nos contemporains placent très haut la
famille dans l'échelle des valeurs. Pour les nouvelles générations, elle arrive même en tête. La famille a regagné (...) une certaine authenticité. C'est aussi parce que c'est une valeur refuge, c'est l'endroit où il y a un " nous ". (...) cette crise du divorce n'entraîne pas nécessairement la fin de la famille, des relations parents-enfants. (...) Les recompositions familiales, les familles monoparentales, font partie du paysage familial ».

Parcequelacrise
En 2012, une étude (ING-Direct-TNS Sofres) révélait déjà qu’en France, la
famille et le foyer étaient classés dans les priorités pour 81 % des sondés, au détriment des loisirs et de la satisfaction individuelle. Gérard Mermet, sociologue, expliquait : "Avec la crise, les gens ont pris conscience que le monde pouvait être imprévisible et menaçant, ce qui les pousse à se recentrer sur la cellule familiale, considérée comme la plus fiable". En tête des priorités des Français figurait alors la vie de famille (49,8 %), suivie des biens, comme la maison, l'appartement ou la voiture (27 %). Et le sociologue Gérard Mermet de conclure : « On s'est rendu compte combien il est plus facile de rendre sa vie meilleure que de changer le monde, c'est pourquoi on investit de plus en plus dans son foyer. (...) Le foyer devient une bulle de sécurité et de convivialité ».La famille est au cœur de la mutation culturelle.

 

Avec la famille, nous sommes bien au cœur de la mutation culturelle que connaît notre société et qui interroge radicalement la conception que l'Évangile et l'Église se font de l'homme et de la vie.

"Nous ne pouvons faire fi des changements sans précédent en cours dans la société contemporaine, déclare le Pape François, avec leurs effets sociaux, culturels, juridiques, sur les liens familiaux. Ces changements nous affectent tous, croyants comme non-croyants. Jusqu'à récemment, nous avons vécu dans un contexte social où les similitudes entre l'institution civile du mariage et le sacrement chrétien étaient considérables et partagées. Les deux étaient en corrélation et se soutenaient mutuellement. Ce n'est plus le cas... Le monde, de nos jours, demande une conversion de notre part." [4]

Chez nous aujourd'hui, comme dans les pays de culture non occidentale, la conception de la famille et du mariage doit être évangélisée, encore et toujours. Ce que nous connaissons maintenant, les missionnaires chrétiens l'ont connu et le connaissent lorsqu'il leur faut annoncer l'Évangile dans des cultures où le mariage et la famille sont régis et vécus selon d'autres principes.

Ce fait nous apprend deux choses.

D'abord, que l'Évangile ne va pas de soi et qu'il implique un choix de vie "à cause de Jésus".

Ensuite, qu'il existe, à travers le monde, différentes formes de familles selon les cultures et les types de sociétés. Diversité de modèles qui sont désormais présents dans notre propre environnement.

Le christianisme a provoqué et provoque encore un heurt avec nombre de ces pratiques et cultures en annonçant le mariage monogame et indissoluble. Cela signifie que la conception chrétienne n'est pas naturelle, spontanément partagée, mais découle de la foi en Jésus et son Évangile. Aujourd'hui, chez nous, le mariage et la famille chrétienne redeviennent ce qu'ils sont : une réponse à un appel de Dieu, une vocation qui suppose la foi au Christ et à son Évangile.

Jésus, dans l'évangile, évoque un des points les plus délicats, aujourd’hui comme hier, celui de la fidélité matrimoniale. Face aux questions juridiques évoquées par ses interlocuteurs, Jésus met en lumière un idéal lié à la vision divine de l'humain, tel qu'il ressort du récit de la création. Jésus se situe ainsi aux commencements, c'est-à-dire, aux fondements de cette réalité qu'est le couple humain et du projet, qui est tout autant une promesse, de Dieu : "Ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Donc, ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas !" (Mc 10, 2-12) Ces paroles de Jésus résonnent comme une annonce, celle d'un idéal, et non comme fixant une loi.

De même, ce qui est en jeu dans le texte du Pape, bien nommé Amoris laetitia, « la joie de l’amour », ce n'est pas tant la définition de nouvelles normes et procédures relatives au mariage ou à la sexualité, mais bien le visage de Dieu, du Dieu des chrétiens, du Dieu de Jésus-Christ qui se révèle miséricordieux et compatissant, qui se fait proche des pécheurs et pardonne sans se lasser.

Dans la fidélité des époux à leur alliance est signifiée la fidélité de Dieu envers son peuple. Mais sans oublier que," nous ne sommes jamais capables de manifester pleinement la fidélité de Dieu, lequel reste toujours fidèle même si son peuple est toujours infidèle." [6]

Autant la mission de l'Église est d'annoncer avec clarté la beauté et la grandeur du mariage chrétien, autant elle doit refléter le visage de miséricorde de Dieu dans ses actes, à l'égard de tous ceux et celles qui connaissent difficultés, échecs et séparation. Ces personnes, l'Église veut aujourd'hui "qu'elles trouvent accueil chez elle, qu'elles ne soient pas jugées mais qu'elles bénéficient d'un regard de fraternité et de miséricorde dans leurs vicissitudes, car tous, nous sommes pécheurs. Il nous faut apprendre de Jésus ce regard miséricordieux et humain, qui voit l'amour là où les hommes religieux ne voient souvent que le péché." [8]

Fidélité et miséricorde vont de pair, telle est la leçon donnée par le beau texte du Pape François : « la joie de l’amour. » Venons-en à ce document essentiel pour notre temps.

  1. Amoris laetitia ou « joie, allégresse, beauté » de l’amour.

Le sous-titre est significatif : « exhortation sur l’amour dans la famille. »

Le document est important quantitativement : 224 pages, 325 paragraphes, unités de sens et de thème, comportant entre 10 lignes et 80.

Il reprend l’essentiel des deux relations (rapports, synthèses) conclusives des synodes de 2014 et 2015, qui sont largement citées. Le style est alors assez technique, celui de documents théologiques ou juridiques.

Le Pape puise également dans les catéchèses qu’il a adressées lors des audiences publiques du mercredi (2014-2016) sur le sujet de la famille. Le style est ici celui du Pape François, familier, simple et plein de bon sens ; on est plutôt devant des conseils d’un aîné, plein de psychologie et de sagesse pratique, partant de faits et de situations rencontrées au quotidien dans toutes les familles.

Sur 391 notes, citant les références à tel ou tel document, on en compte 141 citant les relations des deux synodes, 46 fois les catéchèses familières de François le mercredi, 45 fois Jean-Paul II (surtout Familiaris consortio de 1981), 12 fois St Thomas d’Aquin.

Enfin, le Pape, comme dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium (26 novembre 2013), véritable programme de son pontificat, se réfère volontiers aux documents émanant de diverses conférences épiscopales (Kenya, Australie, Canada, Argentine, etc.), mettant ainsi en évidence son souci d’être en quelque sorte le porte-parole des évêques du monde entier, et non le souverain universel qui donne ses ordres. Il y va d’une vision plus collégiale du ministère pontifical que le Pape François a présenté, par ailleurs, lors de son discours sur la synodalité, au cours du dernier synode de 2015 à l’occasion du 50e anniversaire de l’institution du synode des évêques.

  1. Venons-en au plan et au contenu du document.

Il s’organise en 9 chapitres comportant entre 20 et 90 paragraphes, chacun.

  1. A parcourir ce programme.   

                                    

On peut dessiner l’itinéraire de la réflexion en soulignant l’ordre de déroulement des 9 chapitres.

  1. On commence par les sources bibliques de la famille où le couple humain est vu surtout comme « image de Dieu ».
  1. Confrontation de cette vision aux réalités actuelles de la famille dans notre société post-moderne. Le Pape fait ici une autocritique de la manière idéaliste dont l’Église a présenté la famille.
  1. Sur ces situations concrètes, d’hier comme d’aujourd’hui, Jésus, selon les évangiles, pose un regard bienveillant et exigeant qui dessine la famille comme une vocation, c’est-à-dire non pas simplement la réalisation d’un destin naturel, mais la réponse à un appel de Dieu, qui se fait mission au cœur du monde. La famille chrétienne, dans sa définition comme dans sa réalisation, est un message, une « bonne nouvelle » adressée au monde. En ce sens, la vie de famille est déjà une proclamation, une annonce, un témoignage missionnaire que le document présente comme un « évangile ».
  1. Au fondement de cet évangile de la famille, il y a la prescription essentielle du Christ, qui fait l’identité de son disciple : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Mais l’amour dont il s’agit n’est pas ce sentiment mis en avant par les troubadours du Moyen-Âge ou le romantisme du XIXe s. Même si ce primat de l’amour pour féconder les relations entre les êtres humains et assurer la vie en commun est jugé primordial, il doit se faire volonté, don de soi et même sacrifice, à l’imitation de Jésus, pour être en mesure de fonder la vie en couple et, a fortiori, celle en société. Suit un véritable traité de l’amour chrétien, (sur 22 pages) qu’il soit à l’égard de tout prochain ou en particulier celui qui vivifie les relations dans la famille, que ce soit entre mari et femme, comme entre parents et enfants, tout aussi bien à l’encontre de chaque être humain extérieur au groupe familial. Le Pape rédige ici une exégèse de 1 Cor 13 (hymne à la charité : « si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien… ») et un long développement, de type homilétique ou sagesse pratique, dans la perspective d’un conseil chaleureux et attentif aux réalités quotidiennes d’un couple.

« La parole du pape François entre ainsi dans nos maisons ; elle touche car elle sait combien il suffit parfois de peu de chose, un geste ou un mot de travers, pour rompre une harmonie, blesser quelqu’un ou s’éloigner. L’air de rien, le pape rappelle quelques règles élémentaires pour se rendre proche et ne pas manquer une rencontre : dire merci, écouter le point de vue de l’autre, cultiver la patience, demander pardon, préserver une saine pudeur, porter un regard qui ne se lasse pas d’appeler ce qui est beau en l’autre et ne s’arrête pas aux points faibles… Il en résulte un texte vivant, plein de récits concrets et d’attention à la grande diversité des situations de famille, comme la Bible elle-même abonde en histoires de famille et d’amour, mais aussi en scènes de violences et de crises familiales. »Cette vie et ce projet familials, selon la vision chrétienne, sont nécessairement féconds, soit source de vie à l’amont et à l’aval, à l’égard des enfants comme des parents. La famille chrétienne, en effet, ne peut se restreindre à une sorte de noyau fusionnel parents-enfants, mais se doit, par définition, être élargie à la dimension communautaire qui inclut les générations antérieures (grands parents des deux) et parallèles (beaux-parents, cousins, cousines).

  1. Sont alors formulées quelques perspectives pastorales définies par le texte de l’exhortation : annoncer l’évangile de la famille ; accompagner fiancés et premiers pas dans la vie de couple chrétien ; éclairer d’avance et soutenir au moment même les crises habituelles du couple. Voilà qui nécessite la mise en place de services diocésains, plus que localement, d’information, d’accompagnement, de médiation.
  1. Suit un traité d’éducation des enfants (10 pages) où les liens entre famille, école et paroisse sont mis en évidence malgré leur relative distanciation depuis une bonne vingtaine d’années, en Belgique en tous cas. Des perspectives d’ordre pédagogiques sont avancées, de type active et inductive. La transmission de la foi y est considérée comme une des missions de la famille chrétienne, même si elle est présentée dans l’ordre de la proposition et dans le cadre de l‘initiation chrétienne : baptême, eucharistie, confirmation.
  1. Vient le chapitre tant attendu, et le plus original, qui présente une véritable stratégie pastorale construite autour de cinq principes : inculturation, gradualité, discernement, synodalité, miséricorde. Nous y reviendrons longuement car il contient la clé d’interprétation de l’approche du Pape qui y parle d’ailleurs beaucoup en « je ». Il s’agit pour lui « de mettre en valeur une morale en situation, sur le terrain concret, une morale ancrée dans l’histoire humaine »En conclusion, il est proposé les éléments fondateurs d’une spiritualité matrimoniale et familiale que nous allons immédiatement présenter.

 

  1. Spiritualité matrimoniale et familiale.

 

(Au n° 325, le dernier) : « Aucune famille n’est une réalité céleste et constituée une fois pour toutes, mais la famille exige une maturation progressive de sa capacité d’aimer. C’est la clé de tout le texte.

Il faut cesser de rêver à une famille parfaite, à un modèle définitif qu’il faudrait atteindre.

La famille, comme l’amour, on n’en est jamais au bout. On n’a jamais fini d’aimer, l’amour est infini et toujours susceptible d’accroissement. Par nature, l’amour ne peut être qu’une réalité en développement, et sans fin assignée. Ainsi la famille, un des lieux majeurs de réalisation de l’amour, ne cesse de progresser, de mûrir.

 

Il y a un appel constant qui vient de la communion pleine de la Trinité, de la merveilleuse union entre le Christ et son Église, de cette communauté si belle qu’est la famille de Nazareth et de la fraternité sans tache qui existe entre les saints du ciel.

Le Pape indique ici les quatre sources ou modèles inspirateurs de la famille chrétienne : la Trinité comme modèle de l’union des personnes dans la différence, le lien d’alliance entre le Christ et l’Église comme symbole de l’alliance nuptiale, la communauté de vie concrète de la sainte famille de Nazareth, la communion des saints comme but ultime de la communion familiale qui « est un vrai chemin de sanctification dans la vie ordinaire et de croissance mystique, un moyen de l’union intime avec Dieu. » (AL, 316)

 

Et, en outre, contempler la plénitude que nous n’avons pas encore atteinte, nous permet de relativiser le parcours historique que nous faisons en tant que familles, pour cesser d’exiger des relations interpersonnelles une perfection, une pureté d’intentions et une cohérence que nous ne pourrons trouver que dans le Royaume définitif.

La vie de famille, comme l’amour lui-même, est une dynamique, plus qu’un état ; on est toujours en route, en chemin vers une plénitude accessible seulement dans le Royaume définitif. Perfection, pureté, cohérence ne sont pas de ce monde. Cette vision eschatologique de la famille permet de relativiser les aléas et les imperfections d’une existence toujours en quête de mieux.

De même, cela nous empêche de juger durement ceux qui vivent dans des conditions de grande fragilité. Voilà qui fonde le regard de miséricorde que l’Église et chacun de nous se doit de porter à l’égard de la fragilité inhérente à tout couple, à toute vie de famille.

Tous, nous sommes appelés à maintenir vive la tension vers un au-delà de nous-mêmes et de nos limites, et chaque famille doit vivre dans cette stimulation constante.

La vision du Royaume et de la communion des saints est le stimulant au quotidien, comme Moïse qui marchait en voyant l’invisible.

Cheminons, familles, continuons à marcher ! Ce qui nous est promis est toujours plus. Ne désespérons pas à cause de nos limites, mais ne renonçons pas non plus à chercher la plénitude d’amour et de communion qui nous a été promise. » (AL, 325, dernier §) La famille chrétienne est bien une vocation, un appel qui nous vient d’un absolu, d’un désir d’infini, d’une soif d’amour éternel qui nous attire vers lui. La famille constitue un chemin que le Seigneur choisit pour conduire aux sommets de l’union mystique (n°316), chemin de sainteté et d’union à Dieu.

  1. Les signes des temps.

La beauté et la grandeur de la vision chrétienne nous conduisent à discerner et interpréter les signes des temps. Si notre devoir de chrétien est d’annoncer sans crainte l’évangile de la famille, il faut encore le faire dans un langage et des actes pertinents, c’est-à-dire, accessibles, audibles pour les hommes et femmes d’aujourd’hui. Bref, tenir compte du contexte, en particulier culturel, dans lequel nous devons annoncer et vivre la vocation de la famille. Lire les signes des temps, c’est pour le Pape, opérer « un discernement évangélique », porter sur la société un « regard éclairé et affermi par l’Esprit-Saint. » (Evangelii gaudium, 50)

Voilà ce qu’écrivait le Pape dans Evangelii gaudium et qu’il développe dans Amoris laetitia. « La famille traverse une crise culturelle profonde, comme toutes les communautés et les liens sociaux. Dans le cas de la famille, la fragilité des liens devient particulièrement grave parce qu’il s’agit de la cellule fondamentale de la société, du lieu où l’on apprend à vivre ensemble dans la différence et à appartenir aux autres et où les parents transmettent la foi aux enfants. Le mariage tend à être vu comme une simple forme de gratification affective qui peut se constituer de n’importe quelle façon et se modifier selon la sensibilité de chacun. Mais la contribution indispensable du mariage à la société dépasse le niveau de l’émotivité et des nécessités contingentes du couple. Comme l’enseignent les êvêques français, elle ne naît pas « du sentiment amoureux, par définition éphémère, mais de la profondeur de l’engagement pris par les époux qui acceptent d’entrer dans une union de vie totale ». (EG, 66) L’individualisme post-moderne et mondialisé favorise un style de vie qui affaiblit le développement et la stabilité des liens entre les personnes, et qui dénature les liens familiaux. » (EG, 67)

Mais comment expliquer cette transformation, cette mutation de la famille, européenne, en tous cas.

Les travaux en sociologie et en histoire la famille élargie ou famille souche : trois générations vivent sous le même toit et dans une certaine autarcie ; par exemple, la famille paysanne de jadis, foyer de production tout autant qu’unité domestique ;

-       la famille nucléaire (réduite à papa, maman et les enfants) : on travaille à l’extérieur et la famille est un espace de vie où le sujet, avide d’amour et de reconnaissance, se construit ; la famille devient la sphère privée par différence avec la sphère publique (économique, sociale, politique) ;

-       la famille « affective » se réduit aux relations affectives, personnelles et fonctionne comme un rempart, un refuge contre la vie publique, sociale. La rupture est consommée avec la sphère publique. Ce qui disparaît, c’est la dimension sociétale et institutionnelle de la famille, du mariage et la privatisation des formes d’union en couple que paradoxalement la loi va progressivement protéger et organiser.

Quel regard le Pape porte-t-il avec les Pères synodaux sur cette situation ou quels sont les défis de la famille pour les chrétiens ?

  1. La réalité et les défis de la famille.

 

5 traits qui sont autant de défis sont mis en évidence par le Pape.

 

  1. La « culture du provisoire ». Je fais référence, par exemple, à la rapidité avec laquelle les personnes passent d’une relation affective à une autre. Elles croient que l’amour, comme dans les réseaux sociaux, peut se connecter et se déconnecter au gré du consommateur… Ce qui arrive avec les objets et l’environnement se transfère sur les relations affectives : tout est jetable, chacun utilise et jette, paie et détruit, exploite et presse, tant que cela sert. Ensuite adieu ! (AL, 39)

 

  1. Le narcissisme rend les personnes incapables de regarder au-delà d’elles-mêmes, de leurs désirs et de leurs besoins. (AL, 39)

 

  1. Les couples sont parfois incertains, hésitants et peinent à trouver les moyens de mûrir. Beaucoup sont ceux qui tendent à rester aux stades primaires de la vie émotionnelle et sexuelle. La crise du couple déstabilise la famille et peut provoquer, à travers les séparations et les divorces, de sérieuses conséquences sur les adultes, sur les enfants et sur la société, en affaiblissant l’individu et les liens sociaux. (AL, 41)

 

  1. Un autre défi apparaît sous diverses formes d’une idéologie, généralement appelée « gender », qui nie la différence et la réciprocité naturelle entre un homme et une femme. Elle laisse envisager une société sans différence de sexe et sape la base anthropologique de la famille. Cette idéologie induit des projets éducatifs et des orientations législatives qui encouragent une identité personnelle et une intimité affective radicalement coupées de la diversité biologique entre masculin et féminin… Il ne faut pas ignorer que le sexe biologique (sex) et le rôle socioculturel du sexe (gender), peuvent être distingués, mais non séparés. (AL, 56)

 

  1. La révolution biotechnologique dans le domaine de la procréation humaine a introduit la possibilité de manipuler l’acte d’engendrer, en le rendant indépendant de la relation sexuelle entre un homme et une femme. De la sorte, la vie humaine et la parentalité sont devenues des réalités qu’il est possible de faire ou de défaire, principalement sujettes aux désirs des individus ou des couples, qui ne sont pas nécessairement hétérosexuels ou mariés. Une chose est de comprendre la fragilité humaine, autre chose est d’accepter des idéologies qui prétendent diviser les deux aspects inséparables de la réalité. (AL, 56)

 

Ces 5 traits constituent autant de défis pour la vision et la pratique chrétiennes de la famille :

-       La culture du provisoire, une forme de négation du temps (tout, tout de suite ; cfr le téléphone portable qui tend à annihiler les distances spatiales et temporelles) avec comme conséquence une culture du déchet (tout est jetable : on use et on jette).

-       Le narcissisme est le complément de ce rapport négatif au temps réduit au moment présent : tout tourne autour de moi. Le narcissisme, c’est le refus de l’autre, la centration sur soi.

-       La crise du couple avec comme conséquence la déstabilisation de la famille.

-       La tendance à nier la différence biologique entre homme et femme pour en faire une construction culturelle.

-       La déconnexion entre la procréation et la sexualité avec la généralisation des moyens contraceptifs et la fécondation assistée ; avec toutes les conséquences sur la parenté et la filiation.

 

  1. Dans ce contexte culturel, face à ces défis pour la vision chrétienne de la famille, quelle pastorale familiale est possible.

 

Distinguons :

 

-       Les perspectives avancées en fonction de diverses situations :

1 Annoncer l’évangile de la famille

2 Guider les fiancés sur le chemin de la préparation au mariage

3 Accompagner dans les premières années de la vie matrimoniale

4 Éclairer les crises : communes à tout couple ; crises personnelles

5 Accompagner après les ruptures et les divorces. 7 situations sont envisagées :

-       les personnes séparées ou abandonnées ;

-       les personnes divorcées mais non remariées ;

-       les personnes divorcées engagées dans une nouvelle union ;

-       les cas de nullité ;

-       les unions entre personnes homosexuelles ;

-       les familles monoparentales ;

-       le veuvage suite à la mort du conjoint

 

-       Les moyens/ressources recommandés :

 

1 Les familles chrétiennes elles-mêmes sont les principaux acteurs de la pastorale familiale, à commencer par leur témoignage, annonce en actes.

2 La communauté chrétienne toute entière ; « dans la préparation des fiancés, il doit être possible de leur indiquer des lieux et des personnes, des cabinets ou des familles disponibles, auxquels ils pourront recourir pour chercher de l’aide en cas de difficultés. »

 

3 « Dans cette pastorale, la présence de couples mariés ayant une certaine expérience apparaît d’une grande importance.

4 Le diocèse : mettre à la disposition des personnes séparées ou des couples en crise, un service d’information, de conseil et de médiation, lié à la pastorale familiale, qui pourra également accueillir les personnes en vue de l’enquête préliminaire au procès matrimonial.

 

1° Annoncer l’évangile de la famille

 

Rester dans une dénonciation rhétorique des maux actuels, comme si nous pouvions ainsi changer quelque chose, n’a pas de sens. Mais il ne sert à rien non plus d’imposer

des normes par la force de l’autorité. Nous devons faire un effort plus responsable et généreux, qui consiste à présenter les raisons et les motivations d’opter pour le mariage et la famille, de manière à ce que les personnes soient mieux disposées à répondre à la grâce que Dieu leur offre. (AL, 35)

Cela ouvre la porte à une pastorale positive, accueillante, qui rend possible un approfondissement progressif des exigences de l’Évangile. Cependant, nous avons souvent été sur la défensive, et nous dépensons les énergies pastorales en multipliant les attaques contre le monde décadent, avec peu de capacités dynamiques pour montrer des chemins de bonheur. (AL, 38)

Les familles chrétiennes, par la grâce du sacrement de mariage, sont les principaux acteurs de la pastorale familiale, surtout en portant le témoignage joyeux des époux et des familles.” (AL, 200)

Le divorce est un mal, et l’augmentation du nombre des divorces est très préoccupante. Voilà pourquoi, sans doute, notre tâche pastorale la plus importante envers les familles est-elle de renforcer l’amour et d’aider à guérir les blessures, en sorte que nous puissions prévenir la progression de ce drame de notre époque. (AL, 246)

 

2° Guider les fiancés sur le chemin de la préparation au mariage

 

Il faut veiller à l’enracinement de la préparation au mariage dans l’itinéraire de l’initiation chrétienne, donc dans la catéchèse (préparation lointaine), en soulignant le lien du mariage avec le baptême et les autres sacrements. De même, la nécessité de programmes spécifiques pour la préparation proche du mariage, afin qu’ils constituent une véritable expérience de participation à la vie ecclésiale et approfondissent les différents aspects de la vie familiale. (AL, 206) Il s’agit d’une sorte d’initiation (on avait évoqué au dernier synode l’idée d’un noviciat) au sacrement du mariage. (AL, 207)

Aussi bien la préparation immédiate que l’accompagnement plus prolongé doivent assurer que les fiancés ne voient pas le mariage comme la fin du parcours, mais qu’ils assument le mariage comme une vocation qui les lance vers l’avant, avec la décision ferme et réaliste de traverser ensemble toutes les épreuves et les moments difficiles. » (AL, 211)

 

3° Accompagner dans les premières années de la vie matrimoniale

 

Nous devons reconnaître comme une grande valeur qu’on comprenne que le mariage est une question d’amour, que seuls peuvent se marier ceux qui se choisissent librement et s’aiment. Toutefois, lorsque l’amour devient une pure attraction ou un sentiment vague, les conjoints souffrent alors d’une très grande fragilité quand l’affectivité entre en crise ou que l’attraction physique décline. Étant donné que ces confusions sont fréquentes, il s’avère indispensable d’accompagner les premières années de la vie matrimoniale pour enrichir et approfondir la décision consciente et libre de s’appartenir et de s’aimer jusqu’à la fin. (AL, 217)

« Les premières années de mariage sont une période vitale et délicate durant laquelle les couples prennent davantage conscience des défis et de la signification du mariage. D’où l’exigence d’un accompagnement pastoral qui se poursuive après la célébration du sacrement (cf. Familiaris consortio, IIIe partie). La paroisse est considérée comme le lieu où des couples expérimentés peuvent se mettre à la disposition des couples plus jeunes, avec l’éventuel concours d’associations, de mouvements ecclésiaux et de communautés nouvelles. (AL, 223)[13]

6 Les familles monoparentales. Quelle que soit la cause, le parent qui habite avec l’enfant doit trouver soutien et réconfort auprès des autres familles qui forment la communauté chrétienne, ainsi qu’auprès des organismes pastoraux paroissiaux.(AL, 252)

7 Parfois la vie familiale est affectée par la mort d’un être cher. Nous ne pouvons pas nous lasser d’offrir la lumière de la foi afin d’accompagner les familles qui souffrent en ces moments. (AL, 253)

  1. Les 5 principes gouverneurs de la pastorale familiale :

          inculturation, synodalité, gradualité, discernement, miséricorde.

Inculturation

« Les cultures sont très diverses entre elles et chaque principe général (…) a besoin d’être inculturé, s’il veut être observé et appliqué ». (AL, 3)

« Ce qui semble normal pour un évêque d’un continent, peut se révéler étrange, presque comme un scandale, pour l’évêque d’un autre continent ; ce qui est considéré violation d’un droit dans une société, peut être requis évident et intangible dans une autre ; ce qui pour certains est liberté de conscience, pour d’autres peut être seulement confusion. En réalité, les cultures sont très diverses entre elles et chaque principe général a besoin d’être inculturé, s’il veut être observé et appliqué.

Le Synode de 1985, qui célébrait le vingtième anniversaire de la conclusion du concile Vatican II, a parlé de l’inculturation comme de l’intime transformation des authentiques valeurs culturelles par leur intégration dans le christianisme, et l’enracinement du christianisme dans les diverses cultures humaines. L’inculturation n’affaiblit par les vraies valeurs mais démontre leur véritable force et leur authenticité, puisqu’elles s’adaptent sans se transformer, mais au contraire elles transforment pacifiquement et graduellement les différentes cultures.

A travers la richesse de notre diversité, le défi que nous avons devant nous est toujours le même : annoncer l’Évangile à l’homme d’aujourd’hui, en défendant la famille de toutes les attaques idéologiques et individualistes. (Discours de conclusion du synode 2015)

Le discernement de la présence des « semina Verbi » dans les autres cultures (cf. Ad Gentes, n.11) peut être appliqué aussi à la réalité conjugale et familiale. Outre le véritable mariage naturel, il existe des éléments positifs présents dans les formes matrimoniales d’autres traditions religieuses », et d’autres cultures, même si les ombres ne manquent pas non plus. (AL, 77)

Synodalité

« Tous les débats doctrinaux, moraux ou pastoraux ne doivent pas être tranchés par des interventions magistérielles. Dans l’Église, une unité de doctrine et de praxis est nécessaire, mais cela n’empêche pas que subsistent différentes interprétations de certains aspects de la doctrine ou certaines conclusions qui en dérivent. » (AL, 3) Ainsi,

l’évêque lui-même dans son Église, dont il est constitué pasteur et chef, est par cela-même, juge des fidèles qui lui ont été confiés. Par conséquent, la mise en œuvre de ces documents constitue donc une grande responsabilité pour les Ordinaires diocésains. (AL, 244)

Le fond de l’affaire est explicité lors du discours prononcé par le Pape pour célébrer les 50 ans d’existence du synode des évêques. « La synodalité, c’est le devoir de marcher ensemble qui implique de se réunir et décider de manière collégiale. Voilà qui concerne chacun dans la vie de l’Église et non les seuls « professionnels ». Le processus synodal est aussi une manière pour l’Église de s’accepter dans sa pluralité, avec ses différences culturelles et de sensibilité. Enfin, à l’heure de la mondialisation et des décisions complexes, la synodalité est un mode de gouvernance intéressant. » (I. de Gaulmyn, Doc. Cath., n° 2521, p. 3) « Une Église synodale est une Église de l’écoute, une écoute réciproque dans laquelle chacun a quelque chose à apprendre : les fidèles, les évêques, le Pape, chacun à l’écoute des autres et tous de l’Esprit… Il n’est pas opportun que le Pape remplace les Épiscopats locaux dans le discernement de toutes les problématiques qui se présentent sur leurs territoires. En ce sens, il faut progresser dans une décentralisation salutaire… Le Pape ne se trouve pas tout seul, au-dessus de toute l’Église, mais en elle comme baptisé. » (Discours du Pape pour le 50e du synode, 17/10/2015)

Gradualité

Le mariage chrétien, reflet de l’union entre le Christ et son Église, se réalise pleinement dans l’union entre un homme et une femme, qui se donnent l’un à l’autre dans un amour exclusif et dans une fidélité libre…

D’autres formes d’union contredisent radicalement cet idéal, mais certaines le réalisent au moins en partie et par analogie. Les Pères synodaux ont affirmé que l’Église ne cesse de valoriser les éléments constructifs dans ces situations qui ne correspondent pas encore ou qui ne correspondent plus à son enseignement sur le mariage. (AL, 292) Toutes ces situations doivent être affrontées d’une manière constructive, en cherchant à les transformer en occasions de cheminement vers la plénitude du mariage et de la famille à la lumière de l’Évangile. Il s’agit de les accueillir et de les accompagner avec patience et délicatesse. (AL, 294)

Le mariage et la famille sont des réalités naturelles (de l’ordre de la nature) tout autant que sociales et culturelles (la réalité sociale constituée par le mariage et la procréation manifeste ce passage de la nature à la culture qui se sédimente dans un système de parenté).

Le mariage et la famille sont donc aussi des faits historiques qui évoluent et prennent diverses formes dans le temps (l’histoire) et l’espace (les cultures).

Pour le chrétien, c’est une réalité voulue par Dieu dans l’ordre de la création et que Jésus est venu rappeler : « Au commencement, Dieu les fit homme et femme. A cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais ils ne font qu’un. Donc ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. » (Mc 10, 6-9)

Le mariage chrétien n’est pas un mariage « à côté » ou « en plus » ou d’un autre ordre que le mariage, disons « naturel », il lui donne un sens nouveau. On peut dire qu’il n’y a pas au sens strict un mariage et une famille chrétienne, mais plutôt une manière chrétienne de les vivre, une pratique chrétienne du mariage et de la famille dont l’amour est le trait essentiel.

Le texte Amoris laetitia exprime cette différence, le rapport entre diverses formes du mariage et de la famille, entre cultures et vision chrétienne, en utilisant des expressions comme : analogie, pierres d’attente, en proportion d’un idéal, une plénitude présentée comme une bonne nouvelle ou évangile.

« L’ordre de la rédemption illumine et réalise celui de la création. Le mariage naturel se comprend donc pleinement à la lumière de son accomplissement sacramentel : ce n’est qu’en fixant le regard sur le Christ que l’on connaît à fond la vérité sur les rapports humains. (AL, 77) Jean-Paul II proposait ce qu’on appelle la “loi de gradualité”, conscient que l’être humain connaît, aime et accomplit le bien moral en suivant les étapes d’une croissance. Ce n’est pas une “gradualité de la loi”, mais une gradualité dans l’accomplissement prudent des actes libres de la part de sujets qui ne sont dans des conditions ni de comprendre, ni de valoriser ni d’observer pleinement les exigences objectives de la loi. En effet, la loi est aussi un don de Dieu qui indique le chemin. (AL, 295)

Discernement

Le discernement est un concept central de la spiritualité des Jésuites, issu des Exercices spirituels de saint Ignace. Le discernement n’est rien d’autre qu’une pédagogie de la décision : comment vivre, dans le concret de la situation qui est la mienne au moment présent, la volonté de Dieu dans ma vie. Lorsqu’on fait une retraite selon les Exercices, l’objectif est toujours d’aboutir à une décision engageant la vie, ce qui implique un discernement subjectif comme objectif de la situation qui est la mienne et où je suis amené à prendre une décision.

Trois étapes du discernement : la prière et le discernement des sentiments éprouvés pendant la prière ; l’observation de toutes les circonstances concrètes de la situation de départ et l’écoute de personnes compétentes ; trouver la confirmation, à chaque étape du processus, par l’examen des esprits (paix intérieure ou non). A la fin du processus, la décision est prise.

Dans le cadre de la pastorale familiale, le discernement est le fait du pasteur appelé à prendre une décision en rapport avec la situation d’une famille, ou le fait d’un couple invité à se situer par rapport à une demande faite à l’Église, ou le plus souvent un travail en commun, pasteur et famille, notamment lors d’une négociation pastorale ou dans le cadre d’un accompagnement du couple.

Jugement et discernement

« Il faut éviter des jugements qui ne tiendraient pas compte de la complexité des diverses situations. (AL, 296) Ainsi, les divorcés engagés dans une nouvelle union, peuvent se retrouver dans des situations très différentes, qui ne doivent pas être cataloguées ou enfermées dans des affirmations trop rigides sans laisser de place à un discernement personnel et pastoral approprié. (AL, 298)

Leur participation peut s’exprimer dans divers services ecclésiaux : il convient donc de discerner quelles sont, parmi les diverses formes d’exclusion actuellement pratiquées dans les domaines liturgique, pastoral, éducatif et institutionnel, celles qui peuvent être dépassées. » (AL, 299)

La question des normes

« Si l’on tient compte de l’innombrable diversité des situations concrètes, on peut comprendre qu’on ne devait pas attendre du Synode ou de cette Exhortation une nouvelle législation générale du genre canonique, applicable à tous les cas. Il faut seulement un nouvel encouragement au discernement responsable personnel et pastoral des cas particuliers, qui devrait reconnaître que, étant donné que « le degré de responsabilité n’est pas le même dans tous les cas », les conséquences ou les effets d’une norme ne doivent pas nécessairement être toujours les mêmes. (AL, 300)

Les normes générales présentent un bien qu’on ne doit jamais ignorer ni négliger, mais dans leur formulation, elles ne peuvent pas embrasser dans l’absolu toutes les situations particulières. En même temps, il faut dire que, précisément pour cette raison, ce qui fait partie d’un discernement pratique face à une situation particulière ne peut être élevé à la catégorie d’une norme. (AL, 304)[15] Car « il est possible que dans une situation objective de péché… l’on puisse vivre de la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer et grandir dans la vie de la grâce et de la charité. » (AL, 305)

En se référant à la connaissance générale de la norme et à la connaissance particulière du discernement pratique, saint Thomas arrive à affirmer que « s’il n’y a qu’une seule des deux connaissances, il est préférable que ce soit la connaissance de la réalité particulière qui s’approche plus de l’agir ». (AL, note 348 au n° 305)

Miséricorde

Les deux logiques : intégration/exclusion

Deux logiques parcourent toute l’histoire de l’Église : exclure et réintégrer (…). La route de l’Église, depuis le Concile de Jérusalem, est toujours celle de Jésus : celle de la miséricorde et de l’intégration (…). La route de l’Église est celle de ne condamner personne éternellement ; de répandre la miséricorde de Dieu sur toutes les personnes qui la demandent d’un cœur sincère. (AL, 296)

La logique de l’intégration est la clef de l’accompagnement pastoral. (AL, 299)

Il s’agit d’intégrer tout le monde, on doit aider chacun à trouver sa propre manière de faire partie de la communauté ecclésiale, pour qu’il se sente objet d’une miséricorde “imméritée, inconditionnelle et gratuite”. (AL, 297)

La logique de la miséricorde pastorale

Sans diminuer la valeur de l’idéal évangélique, il faut accompagner avec miséricorde et patience les étapes possibles de croissance des personnes qui se construisent jour après jour » ouvrant la voie à la miséricorde du Seigneur qui nous stimule à faire le bien qui est possible.

Je comprends ceux qui préfèrent une pastorale plus rigide qui ne prête à aucune confusion. Mais je crois sincèrement que Jésus-Christ veut une Église attentive au bien que l’Esprit répand au milieu de la fragilité.

Les Pasteurs, qui proposent aux fidèles l’idéal complet de l’Évangile et la doctrine de l’Église, doivent les aider aussi à assumer la logique de la compassion avec les personnes fragiles et à éviter les persécutions ou les jugements trop durs ou impatients. L’Évangile lui-même nous demande de ne pas juger et de ne pas condamner (cf. Mt 7, 1 ; Lc 6, 37) (AL, 308)

CONCLUSIONS EN QUATRE CONSIGNES plus UNE.

  1. Afin d’éviter toute interprétation déviante, je rappelle que d’aucune manière l’Église ne doit renoncer à proposer l’idéal complet du mariage, le projet de Dieu dans toute sa grandeur. Les jeunes baptisés doivent être encouragés à ne pas hésiter devant la richesse que le sacrement du mariage procure à leurs projets d’amour.
  2. Comprendre les situations exceptionnelles n’implique jamais d’occulter la lumière de l’idéal dans son intégralité ni de proposer moins que ce que Jésus offre à l’être humain.
  3. Aujourd’hui, plus important qu’une pastorale des échecs est l’effort pastoral pour consolider les mariages et prévenir ainsi les ruptures.  (AL, 307)
  4. Nous nous comportons fréquemment comme des contrôleurs de la grâce et non comme des facilitateurs. Mais l’Église n’est pas une douane, elle est la maison paternelle où il y a de la place pour chacun avec sa vie difficile. (AL, 310) Jésus lui-même se présente comme le Pasteur de cent brebis, non pas de 99. Il les veut toutes. (AL, 309)

« En faisant appel à un discernement approprié aux diverses situations, le pape François va plus loin qu’en imposant une révolution doctrinale et sacramentelle, car il remet la doctrine et le sacrement à leur juste place : la doctrine n’est pas un étalon de valeur, mais un appel ; le sacrement n’est pas une récompense, mais un signe. Ainsi, sans remettre en question l’indissolubilité du mariage chrétien, il rappelle qu’il s’agit d’un signe de l’amour de Dieu, un signe précieux et imparfait : « Il ne faut pas faire peser sur deux personnes la terrible charge d’avoir à reproduire de manière parfaite l’union qui existe entre le Christ et son Église » (§ 122). Une mise en garde contre une Église intransigeante qui se retranche derrière l’invocation de ses principes comme des mesures discriminantes.

Ce n’est pas parce qu’un amour est imparfait qu’il est faux. Ce n’est pas parce qu’un amour a échoué qu’il n’a pas existé. La grâce de Dieu est à l’œuvre dans les situations les plus imprévisibles et les plus imparfaites de l’existence. Seul un regard de foi permet de les affronter sans enfermer les personnes dans des destins de paria ou d’exclu qui les empêchent de se transformer. Fidèle à son style pastoral, le pape invite à « incarner » l’Évangile et à diffuser la « joie de l’amour » à tous ceux qui pourraient s’éloigner de l’Église du fait de leur situation dite « irrégulière » : « Personne ne peut être condamné pour toujours, parce que ce n’est pas la logique de l’Évangile !» (§ 297).

[4] Pape François, ibidem.

[6] Bianchi, ibidem.

[8] Mgr R. Barron, évêque auxiliaire de Los Angeles, à La Croix du 26/09/15.

[10] J.P. Delville, Synthèse, in La joie de l’amour, éd. Fidélité, Namur 2016, p.14.

[12] Les paroisses, les mouvements, les écoles et d’autres institutions de l’Église peuvent se consacrer à diverses médiations pour protéger et vivifier les familles. Par exemple, à travers des moyens tels que : des réunions de couples voisins ou amis, de brèves retraites pour couples, des exposés de spécialistes sur des problématiques très concrètes de la vie familiale, des centres d’assistance matrimoniaux, des agents pastoraux chargés de s’entretenir avec les couples sur leurs difficultés et leurs aspirations, des cabinets-conseils pour différentes situations familiales (addictions, infidélité, violence familiale), des espaces de spiritualité, des ateliers de formation pour des parents ayant des enfants en difficulté, des assemblées familiales. Le secrétariat paroissial devrait avoir la possibilité d’accueillir cordialement et de traiter les urgences familiales, ou d’orienter facilement vers ceux qui pourront les aider. De même, il y a un accompagnement pastoral offert dans les groupes de couples, soit de service ou bien de mission, de prière, de formation, ou d’appui mutuel. Ces groupes offrent l’occasion de donner, de vivre l’ouverture de la famille aux autres, de partager la foi, mais en même temps ils constituent un moyen pour renforcer le couple et le faire grandir. (AL, 229)

[14] « La Commission Théologique Internationale écrit : « La loi naturelle ne saurait donc être présentée comme un ensemble déjà constitué de règles qui s’imposent a priori au sujet moral, mais elle est une source d’inspiration objective pour sa démarche, éminemment personnelle, de prise de décision » (AL, 305)

[16] Sarthou-Lajus Nathalie, Grieu Étienne, « Un appel au discernement personnel et pastoral », Études, juin 2016.