Les racines religieuses du carnaval

Résumé de la Conférence de Monsieur Jean DECHAMPS

CMK - 23 février 2016

L’étymologie du mot « carnaval »

Avant d’extirper les racines religieuses du carnaval, commençons par essayer de découvrir celles du mot CARNAVAL. Différentes hypothèses ont été émises à ce sujet.

Depuis le milieu du 19ème siècle jusque tard dans le 20ème siècle, l’hypothèse prédominante fut celle du poète et philologue allemand Karl Simrock. Elle fut publiée en 1855 et, selon elle, le mot carnaval viendrait du latin carrus navalis, ce qui se traduit en français par char naval. S’agissait-il d’un char amphibie ? Bien sûr que non ! Karl Simrock faisait allusion à un bateau monté sur roues qui prenait part à la fête romaine d’Isis. Isis était une déesse égyptienne, qui avait été adoptée par les Romains. Elle ne fut d’ailleurs pas la seule divinité dans ce cas. Son culte arriva à Rome sous la République (qui dura de 509 à 27 avant Jésus-Christ). Ce fut sous l’Empire, qu’à partir du 1er siècle de notre ère, le culte d’Isis connut son apogée. Sur certaines pièces romaines, Isis était représentée en tant que protectrice de la navigation. Elle avait ses prêtres et ses temples. Beaucoup de fêtes lui étaient consacrées : une le 5 mars, une le 25 avril et plusieurs fêtes appelées Isia, qui avaient lieu du 28 octobre au 1er novembre. Celle qui nous intéresse, parce qu’elle nous permettra de parler de notre bateau monté sur roues, c’est celle qui avait lieu du 28 octobre au 1er novembre et qui s’appelait Isidis Navigium (Vaisseau d’Isis). Elle célébrait la reprise de la navigation interrompue l’hiver et la reprise de la pêche. Il s’agissait d’un cortège chamarré composé de personnages masqués accompagnés d’un faux bateau monté sur roues, sur lequel prenaient place les navarques, c’est-à-dire les prêtres d’Isis. Il s’agissait donc bel et bien d’une fête religieuse … même si les chrétiens considéraient les Romains comme des païens … et vice-versa d’ailleurs : en effet, les Romains, qui étaient polythéistes, ne reconnaissaient pas officiellement le dieu unique des Juifs et des chrétiens, qu’ils considéraient comme des païens. La procession de l’Isidis Navigium partait de l’Iseum, c’est-à-dire du temple d’Isis. Elle était précédée d’une mascarade et se rendait au rivage en portant la statue de la déesse parée de ses plus beaux atours. Elle arrivait à la plage et on procédait à une rituelle mise à flot du faux navire. Karl Simrock voit une étroite filiation entre la fête de l’Isidis Navigium et le carnaval. Selon lui, cette filiation est confirmée par la présence de chars navals lors de défilés carnavalesques à différentes époques, notamment sous l’occupation romaine. N’oublions pas que Cologne fut une colonie romaine dénommée Colonia Agrippinensis (Colonie d’Agrippine)  Défilés qui célébraient la reprise de la navigation sur le Rhin, qui était gelé pendant la rude période hivernale.

Le problème est que, même si des chars navals, qui sont probablement les ancêtres de nos chars de carnaval, ont bel et bien existé, l’appellation carrus navalis n’apparaît dans aucun document rédigé en latin et a manifestement été forgée de toutes pièces par Karl Simrock. Bien que plausible, cette hypothèse n’est donc vraisemblablement pas la bonne.

À notre époque, ce sont deux autres hypothèses qui prévalent, à savoir :

carnem levare (s’abstenir de la viande, jeûner) et carnis levamen [2] de l’introït du quatrième dimanche du carême. Le texte de cet introït est extrait du chapitre 66 du livre d’Isaïe, versets 10 et 11, dont le premier mot est « Laetare », qui signifie « Réjouis-toi ».

Voici la traduction en français de l’entièreté de cet introït :

« Réjouis-toi, Jérusalem ! et rassemblez-vous, vous tous qui l'aimez : soyez dans le bonheur et réjouissez-vous avec allégresse, vous qui avez été dans la tristesse : vous pouvez bondir de joie et vous rassasier du lait de consolation qui est pour vous. »

Au Moyen-Âge, le carnaval était une période de débordements et d’orgies. J’y reviendrai ultérieurement. Face à une telle débauche, l’ Église avait deux options :

  • Soit l’interdire, ou tout au moins interdire à des ecclésiastiques d’y participer. C’est ce qu’elle a fait à Stavelot (je vais vous en parler tout de suite) ;
  • Soit faire preuve de pragmatisme et tolérer ces débordements.

Elle a fait preuve de pragmatisme et a toléré ces orgies et ces débordements. Elle a permis à ses fidèles de se défouler afin de mieux digérer le carême. Comme je viens de vous le dire, elle leur a même accordé une petite récréation au milieu de cette période de jeûne et d’ascèse. Maintenant on qualifierait une telle politique de Realpolitik.

À propos de Laetare, parlons donc de celui de Stavelot. Son personnage central est le blanc moussî (celui qui est tout de blanc vêtu). D’après la légende … mais peut-être est ce vrai  (Qui sait ?), son origine remonte au Moyen-Âge, lorsque les moines se mêlaient à la foule lors des festivités carnavalesques. Après que le Prince-Abbé  Guillaume de Manderscheift eut interdit aux moines de l’abbaye de la Principauté Abbatiale de Stavelot-Malmédy de participer au carnaval et qu’il les eut sanctionnés, on raconte que les Stavelotains rappelèrent leur joyeuse et regrettée présence en s’affublant d’un capuchon et d’une longue robe imitant la bure monacale. Suite à une nouvelle intervention du Prince-Abbé, ce vêtement parodique fut interdit. Les Stavelotains l’auraient alors remplacé par un autre, blanc celui-là, rappelant d’assez près la tenue des moines et complétant cet accoutrement par le port d’un masque hilare au long nez. Même s’il ne s’agit que d’une légende, il n’y a pas de fumée sans feu. Nous verrons plus tard qu’au Moyen-Âge il n’était pas rare que des membres du clergé participaient aux orgies carnavalesques.

Le Cwarmè malmédien

Mais demeurons un instant sur le territoire de l’ancienne Principauté Abbatiale. Non loin de Stavelot se trouve Malmédy. Or, le nom que porte le carnaval de Malmédy est intéressant. En effet, il s’appelle « cwarmè ». Le mot wallon « cwarmè » vient du latin quadragesima, qui dans le latin de l’ Église signifie « quarante »,  le nombre « quarante » faisant référence aux quarante jours du carême. Du reste, le mot « carême » (« cwarème » en wallon de Malmédy et « cwèrème » en wallon de Verviers) a la même étymologie que « cwarmè ». L’allusion au carême et à la période de festivités qui le précède est donc claire.

 Le carnaval allemand

D’ailleurs, en allemand, le mot Karneval  a des synonymes qui font également référence au carême. L’un d’entre eux est Fastnacht, c.-à-d. nuit - et par extension jours- précédant le jeûne, donc le carême. En allemand, le verbe fasten signifie « jeûner ». En autre synonyme de « carnaval » est Fasching, mot qui vient du Vieux Haut Allemand vastschank, qui signifie « versement (de la boisson) du jeûne ». Schank  a subsisté dans le mot allemand Ausschank, qui signifie « buvette ». En patois de Cologne, un synonyme de « carnaval » est  vastelovend  (soirée, et par extension jours) précédant  le jeûne, donc le carême. Quant au mot  Rosenmontag , c’est erronément qu’on le traduit par « lundi des roses ». En effet, Rosenmontag  est une déformation de Rasenmontag.  En allemand, rasen signifie « être déchaîné », donc « se défouler » avant de jeûner.

Restons en Allemagne, à Cologne et parlons du Nubbel (Monsieur Tout le Monde)[4]  disaient et faisaient ce qui leur plaisait et changeaient même de vêtements avec leur maître. Ils pouvaient critiquer ouvertement leur maître. Pendant les saturnales romaines, tout ne respirait que le plaisir et la joie; les tribunaux étaient fermés, les écoles vaquaient, les séances du sénat étaient suspendues; il n'était permis d'entreprendre aucune guerre, ni d'exécuter un criminel, ni d'exercer aucun art que celui de la cuisine; les enfants couraient les rues en criant : Io saturnalia (Hourra ! Vivent les Saturnales !).On échangeait de libres propos, et la fête se poursuivait pendant lanuit, à la lueur des flambeaux. Tout le monde se coiffait dupileus. Chacun s'envoyait des présents et se donnait de somptueux repas. Aux licences alimentaires s’ajoutaient parfois , par le biais des déguisements et des masques, des jeux d’inversions sexuelles, en plus des inversions hiérarchiques que je viens d’évoquer. De plus, la ville, par un édit public, tous les travaux cessaient , et la foule des carnavaliers se retirait sur le mont Aventin, comme pour y prendre l'air de la campagne. Il était permis aux esclaves de jouer contre leurs maîtres, et de leur dire impunément tout ce qu'ils voulaient; ceux-ci les servaient à table, comme pour faire revivre l'âge d'or.

La Fête des Fous

Selon Michel Feuillet, les Saturnales sont l’ancêtre de la Fête des Fous  médiévale, qui était célébrée entre le 25 décembre et le 6 janvier. Voici ce qu’en dit Jacques Heers  dans son livre intitulé Fête des Fous et carnavals publié à Paris aux éditions  Fayard en1983. Je le cite. « Organisée à l’intérieur des églises et cathédrales, la fête des Fous est tout d’abord une période où la hiérarchie cléricale s’inverse : les sous-diacres prennent la place des hauts dignitaires pour danser, professer des sermons grossiers et obscènes et chanter des cantiques à double sens ; les prêtres se déguisent en femmes, les évêques et archevêques se défont de leurs attributs dans un jeu burlesque, les enfants de chœur chassent les prêtres, donnent des ordres dérisoires, lancent des malédictions à la place des bénédictions, ordonnent des processions et touchent des redevances. Le jour de la fête des fous, on élisait le Roi ou encore le Pape des fous. Pour être élu, il s’agissait de passer sa tête dans un trou et de faire la plus laide grimace. Le Roi  (ou Pape) des Fous – celui donc qui réalisait cette horrible grimace – était promené, déguisé en évêque, monté sur un âne, et portait la mitre et le bonnet de fous de cour. DansNotre-Dame de Paris de Victor Hugo, ce fut Quasimodo qui fut élu Pape des fous en raison de sa difformité physique.  Une procession du clergé se rendait chez le Pape des Fous pour le conduire solennellement à l’église ou à la cathédrale. L’office, nommé Officium Lusorum (Messe des Fous) pouvait débuter lorsque celui-ci s’asseyait sur le siège épiscopal après être entré dans l’édifice, assis à l’envers sur un âne. L’office était totalement célébré à l’envers de façon méthodique, les gestes du cérémonial habituel étaient soigneusement inversés : la droite prenait la place de la gauche, le haut remplaçait le bas, la puanteur des vielles semelles se substituait à l’encens, les acteurs se couchaient le matin et se levaient le soir. La saleté, la grossièreté et l’obscénité étaient de rigueur. On y jouait souvent aux cartes et aux dés.». Fin de citation.

Au lieu de rester confinés dans l’enceinte de l’église ou de la cathédrale, ces jeux d’inversion se propagent en ville sous forme de cortège masqué. Ces rituels échappent peu à peu à la scène liturgique et le peuple – profane – s’associe au cortège d’autant plus facilement que quelques fêtes masquées populaires prennent un essor certain dans l’ombre du christianisme et de sa fête des Fous. Ces parades de rue connaissent un immense succès dès le XIIIesiècle. Le Concile de Nantes en 1431 proscrit cette fête des Fous  et autres abus qui régnaient en plusieurs églises, comme par exemple le fait de surprendre les clercs paresseux dans leur lit, les promener nus par les rues et les porter en cet état dans l’église où, après les avoir placés sur l’autel, on les arrosait largement d’eau bénite. Le Concile de Bâle de 1435 fut le dernier décret qui interdit les spectacles dans les églises ou cathédrales ainsi que la fête des Fous. La fête des Fous du Moyen Âge est, par son contenu, une véritable expression du temps à l’envers ; c’est, selon la formule de l’historien Jacques Heers, « la célébration du désordre, du renversement des hiérarchies ». C’est donc avec le contrôle exercé par les autorités religieuses sur cette fête de clercs que la disparition de la fête des fous a conduit à la formation plus laïque du carnaval, qui dès le XVèmesiècle fut pris en charge par les instances de la société civile. Il n’en demeure pas moins que les rituels d’inversions, la présence d’un dirigeant fou d’un peuple de fous, les cavalcades, les mascarades, les déguisements collectifs et les défilés de chars de carnaval puisent leur origine dans cette fête des fous.

Le carnaval

Source : http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.be/2012/09/carnaval.html

Daniel FABRE, Carnaval ou La fête à l'envers, Paris, Gallimard (coll. « Découvertes »), (2eéd. 2000)

« Mais, le carnaval n'était pas l'occasion des mêmes débauches que celles de la fête des Fous. Les Pères de l’Église prêchaient que le jeu ou le divertissement devait être limité afin d’éviter tout excès. Les ecclésiastiques et les lieux de culte seront, avec le temps, épargnés par les carnavaliers, qui préfèreront d'autres personnages. Les principaux acteurs de ces divertissements se recrutent dans le groupe des jeunes gens célibataires. Les jeunes gens masqués parcourent bruyamment les rues à la nuit tombée, chahutent les femmes, les filles et les avares. Les bandes rôdent, s'approchent doucement des maisons pour soudainement crier, lancer des cailloux sur les volets, la porte et le toit, jouer parfois du tambour, entrer dans les maisons et poursuivre les filles en quête de baisers, manger des crêpes et des beignets et boire sans jamais révéler leurs visages. Parfois, ces expéditions se font plus furtives afin de dérober un coq ou un cochon qu'on se partage au clair de lune. Cette ambiance perdure alors jusqu'au soir de Mardi Gras, où l'autorité est ouvertement entre les mains des masques. Les avares et les moralistes sont les premières cibles, obligés d'offrir ripaille aux assaillants. Ceux qui travaillent ce jour-là sont attrapés, juchés sur un âne, promenés et obligés de payer à boire.On pouvait se masquer en plein jour, et le peuple usait largement d'un privilège réservé longtemps aux seuls gentilshommes. Les vieilles femmes osaient à peine quitter leurs maisons de peur des attrapes du mardi gras. On plaquait sur leurs manteaux noirs des empreintes de craie figurant des rats et des souris, on attachait à leurs robes des torchons sales. Les théâtres ont conservé longtemps la tradition de jouer les pièces les plus licencieuses dans les derniers jours du carnaval. Des troupes de personnes masquées, accompagnées de musiciens et de valets tenant des flambeaux, se présentaient dans toutes les maisons où l'on donnait soirée, y entraient sans autorisation, faisaient danser les demoiselles, offraient des dragées aux dames et proposaient des défis aux dés. De telles libertés choquaient fort les particuliers qui, n'osant pas résister ouvertement, éteignent leurs lumières, répondent qu'il n'y a personne, qu'on est couché, ou font sortir leurs femmes et leurs filles par la porte de derrière. Ces précautions n'évitaient pas toujours les injures, les querelles et les rixes. Les valets profitaient du tumulte pour voler, dévorer toutes les provisions de l'office et débaucher les chambrières.Une description de cette fête ouvre le roman de Victor Hugo, « Notre-Dame de Paris » décrivant au lecteur l'atmosphère de liesse populaire. Au XVème  siècle, époque où se déroule le roman d'Hugo, la coutume s'était étendue du clergé à la rue. Loin de rester confiné dans l’enceinte de l’église ou de la cathédrale, la fête des Fous se propage dans la ville sous forme de cortège masqué. Devenue un événement populaire particulièrement appréciée, elle était l'occasion de réjouissances où l'on buvait,  dansait, où se déroulaient des spectacles de mime, de magie, des tours, des momeries de théâtre, des farces. La ville entière était animée par des jongleurs, des acrobates, des voleurs qui prenaient possession de la rue. Au point culminant de la fête, les farceurs élisaient le Pape des Fous, la plupart du temps un diacre, souvent même un profane ou un étudiant, qui conduisait ensuite à travers les rues de la ville une procession débridée où les bagarres n'étaient pas rares, constituée de membres du clergé et d'hommes du peuple, qui se mêlaient aux noceurs.A partir du XVème siècle, les parlements commencèrent à sévir plus sérieusement contre les abus de toute sorte et les débordements intempestifs.D'autant plus qu'à Bâle, en 1529, le carnaval est l'occasion d'attaquer la cathédrale, et l'Hôtel de ville où le Conseil décide d'autoriser le culte protestant. Ces mêmes protestants décideront quelques années plus tard la suppression du Carême, en espérant éliminer avec lui les débordements carnavalesques. À Florence, le moine fondamentaliste Savonarole limite le carnaval au seul jour du Mardi Gras, et instaure un grand bûcher purifiant les « vanités » : jeux de cartes, livres de musique profane ou de poésie, parfums, masques, costumes, peintures et sculptures qui ont été confisquées chez les habitants. En 1497 Savonarole finira sur le bûcher.À Paris, la fréquence même des mesures prises peut inspirer quelques doutes sur leur efficacité. Le 14 décembre 1509, le parlement de Paris défend de faire et de vendre des masques, de porter des masques, sous peine de prison et d'amende. Le 26 avril 1514, un arrêté décrète que les masques et faux visages seront brûlés en public, avec défense d'en porter sous peine de confiscation. Les 26 et 27 novembre 1535, le 9 mars 1539,  le 2 et le 14 janvier 1562, ainsi que 8 janvier 1575 et le 4 février 1592, on décrète qu’il est défendu de circuler masqués dans les rues de Paris avec des joueurs d'instruments, sous peine d'être punis comme perturbateurs du repos public. Malgré tout, le carnaval perdure, de même que certaines pratiques héritées des Saturnales romaines. Le Carnaval de Paris en 1589 a un caractère orgiaque. On y voit la nuit du mardi gras des cortèges de Parisiens et Parisiennes défilant entièrement nus puis faisant l'amour sans modération dans la rue. Dès la fin du Moyen Age, les villes se métamorphosent :  elles connaissent alors une importante croissance démographique et le développement. En Europe et surtout en France, on assiste à une coupure de plus en plus franche entre le carnaval et ses racines populaires. Les bals organisés et masqués, par exemple, témoignent d’une rupture avec le cérémonial populaire du carnaval médiéval en matérialisant le renfermement mondain et aristocratique du carnaval urbain, débuté plus tôt en Italie par le carnaval vénitien. Le XVIIIème siècle introduirait donc les prémices du carnaval spectacle et organisé que l’on connaît médiatiquement à Nice. L’exemple le plus probant est le carnaval de la ville de Venise qui, au XVème siècle, organisait des fêtes et des spectacles costumés privés. Plus précisément, ce furent des groupes de jeunes Vénitiens qui devaient, « ouvrir en ville des cercles de divertissement » afin de structurer le carnaval en ville. La compagnie la plus célèbre était la « Compagna della Calza » qui produisait de non moins célèbres carnavals privés, jusqu’à fasciner l’Europe entière. »

À l’époque actuelle, le carnaval s’est coupé de ses racines religieuses, même s’il en conserve quelques traces purement symboliques, comme par exemple à l’occasion de la cérémonie de l’incinération du Nubbel dont j’ai parlé précédemment. Le carnaval n’est plus utilisé comme soupape  permettant de se défouler avant de mener une vie de privation pendant le carême. Qui se prive encore de quoi que ce soit pendant le carême ?  Quant au carnaval, il est plus ‘soft’. Il y a certes toujours des débordements, des beuveries et des bagarres, mais rien de comparable aux orgies du Moyen-Âge.

Les Protestants et le carnaval

Contrairement aux idées reçues, le carnaval n’est pas fêté partout en Allemagne. Il est fêté dans les régions à prédominance catholique, à savoir en Rhénanie (Cologne, Düsseldorf, Mayence). Il y a aussi le carnaval alémanique et le carnaval de Munich. C’est dans ses régions de l’est, du sud-est et du sud de l’Allemagne que se trouvent les hauts lieux du carnaval.

Quant aux protestants, ils boudent le carnaval ou sont franchement contre, soit  pour des raisons historiques, soit parce qu’ils réprouvent ses excès, soit pour des raisons théologiques ou pour toutes ses raisons à la fois.

Parlons d’abord de la raison historique principale Je vous ai déjà dit qu'à Bâle, en 1529,  le carnaval  fut l'occasion d'attaquer la cathédrale, et l'Hôtel de ville où le Conseil était en train d'autoriser le culte protestant. Ces mêmes protestants décideront quelques années plus tard la suppression du carême, en espérant éliminer avec lui les débordements carnavalesques.

Parlons ensuite du puritanisme protestant. Ces débordements étaient fustigés par Martin Luther. Luther croyait que c’était une erreur de l’Église catholique de tolérer des débauches de manière provisoire. Il craignait que cela n’incite à des débauches permanentes. Mais les protestants avaient surtout des objections d’ordre théologique contre le carnaval. Je vais tenter d’expliquer ces raisons théologiques le plus brièvement et le plus clairement possible.

La théologie protestante insiste sur l’initiative de Dieu en matière de salut. Les protestants insistent sur le fait que l’homme ne peut rien faire pour devenir acceptable à la lumière de la justice de Dieu et de son infinie sainteté. Nos meilleures intentions sont perverties par notre nature pécheresse, corruption totale sur laquelle insista Calvin. C’est par la foi uniquement et par la grâce divine uniquement que l’homme est sauvé. C’est gratuitement que Dieu offre le salut. Nos actions, c’est-à-dire nos œuvres ne visent pas à mériter l’amour de Dieu et une place au Paradis. Tout ce que nous faisons, nous ne le faisons pas par devoir, comme quelque chose de pénible, lourd et pesant, mais avec joie, par reconnaissance envers Dieu qui nous a sauvé. Il est donc inutile de faire des pèlerinages, de jeûner etc..  En résumé : les œuvres ne sont pas un moyen pour obtenir le salut, pour « creuser son trou » au paradis, mais le salut nous est offert gratuitement par la foi et par la grâce et nos bonnes actions, que nous faisons par reconnaissance en sont la conséquence.  À l’époque de Luther, on pouvait même acheter avec de l’argent sa place au paradis ou faire passer des morts du Purgatoire au Paradis en achetant des indulgences, pratique que fustigeait Luther.

Les catholiques peuvent d’ailleurs toujours obtenir des indulgences, par exemple en participant à un pèlerinage. Le don d’indulgence existe toujours, mais, bien entendu leur vente est interdite. Elle fut abolie en 1562 et frappée d’excommunication depuis 1567.

Or, jeûner, notamment pendant le carême, est toujours considéré par les catholiques comme un moyen d’obtenir une indulgence. Les protestants ne sont pas contre le jeûne, mais contre l’obligation de jeûner pendant le carême. C’est pourquoi, le carême ne fait pas partie de la tradition protestante, car il est trop associé à un contexte de bonnes œuvres et à un esprit de contrition contradictoire avec l’idée de la grâce. Toutefois, le carême peut, dans leur vie chrétienne, devenir un temps de réflexion, de méditation.

Etant donné que, comme je l’ai déjà dit, les protestants supprimèrent le carême en 1529, la période de défoulement du carnaval était devenue inutile pour eux. Il n’avaient nullement besoin d’une pilule pour leur faire digérer un carême qui n’existait plus à leurs yeux.

Pour être complet, je dois signaler qu’en 1999, le Vatican a signé avec la Fédération luthérienne mondiale l'accord luthéro-catholique sur la justification par la foi. Les deux confessions ont manifesté leur accord sur ce principe que seule la foi sauve. Cependant, lors du jubilé de l'an 2000, l'Église catholique a attribué des indulgences, malgré les critiques des protestants.  La doctrine catholique des indulgences reste donc un point de friction avec les confessions chrétiennes protestantes. Pour l'Église catholique, la pratique des indulgences ne concerne que la remise des « peines temporelles » et ne remet donc pas en question la doctrine de la justification.

Je termine mon exposé par un résumé des propos formulés en janvier 2011 dans le magazine protestant en ligne Chrismon par Nikolaus Schneider, qui était à cette époque le président du conseil de l’EKD (Evangelische Kirche in Deutschland), l’Église Évangélique d’Allemagne

Selon lui, Luther était contre le carnaval à cause de ses orgies, dont il craignait qu’elles ne deviennent permanentes,  mais surtout parce que le carnaval était une ruse de l’Église Catholique, une « soupape de sécurité », une orgie tolérée par l’Église pour mieux faire avaler l’amère pilule du carême, c.-à-d. l’obligation de jeûner. Toujours selon lui, à notre époque,  il ne faut pas rejeter le carnaval pour des raisons théologiques. Jésus n’a pas interdit de s’amuser. Il était même parfois traité de glouton et il fit couler le vin aux noces de Cana. Et Nikolaus Schneider cite l’évangile de Matthieu 11, 18-19 :

« Jean-Baptiste est venu. En effet, il ne mange pas et on dit de lui : ‘C’est un possédé’. Le Fils de l’Homme est venu : il mange, il boit et on dit : ‘C’est un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs. Mais la sagesse de Dieu se révèle à travers ce qu’elle fait ».

Bien que le carnaval ne soit pas sa tasse de thé, il déclare, je cite : « Les protestants n’ont pas un onzième commandement qui leur interdit de fêter le carnaval. Ils ne doivent pas renoncer à fêter le carnaval, mais ils ont le droit de ne pas l’aimer et de l’éviter. »

Conclusion

Et je suis tout à fait d’accord avec sa conclusion, qui sera aussi celle de mon exposé. Je la cite :  « Le carnaval peut être compris d’une autre manière que pour se préparer au carême, par exemple pour critiquer de manière humoristique les travers de la société  ou de la politique». (fin de citation)

Et j’ajoute : c’est aussi un excellent moyen pour fraterniser avec son prochain dans la joie.


caro (génifif : carnis / accusatif : carnem)) = la chair, la viande    levare = alléger, soulager

 levamen = soulagement

[3] Der Nubbel = irgendwer (n’importe qui). « Er ist beim Nubbel » signifie à Cologne « Il est à Hoûte-si-plou »

[4]Sorte de bonnet phrygien en laine, dont on coiffait les esclaves affranchis