"Le créationnisme" - F. Heeren (2)

M. Heeren nous a proposé deux soirées de conférence sur le créationnisme et nous a aimablement communiqué les textes.

Soirée 2 : le créationnisme, prise de pouvoir religieux et/ou mouvement politique ?

Revenons au texte...

Introduction :

Se réapproprier un texte antique et fondateur, c’est accepter une "relecture", une interprétation du sens et du contenu, dans une culture autre, fondamentalement différente.
On ne peut en faire fi. Et, pour cette relecture, c’est choisir un niveau, une prise de distance, une compréhension située.
1. Faire le choix méthodologique d’une lecture fondamentaliste, souvent dans une traduction non fidèle au texte. « Traduire, c’est trahir ». C’est oublier l’enracinement du texte dans une culture historique autre, où on idéalise une lecture elle-même située dans un ailleurs.
C’est aussi devoir faire face aux contradictions internes au texte : lumière avant le soleil, …
C’est aussi prendre le risque d’erreurs et de déviation du sens du texte Oublier son origine, le sens des choses comprises en un autre temps ne peut qu’entraîner qu’incompréhension et ostracisme. C’est encore choisir la facilité qui permet de ne pas se poser de questions, d’échapper au questionnement qu’implique la confrontation à un texte antique.
2. Risque de concordisme par l’enracinement et loyauté à ses convictions : c’est, dans le contexte de cette réflexion, la tentative, avouée ou non, d’éliminer toute contradiction avec le texte de la Bible.

  • C’est un risque toujours présent. Ma loyauté à ma foi, le sens de mon origine visent à être valable pour tous, visent l’universel, donc relier les divers niveaux de lecture du réel et pouvoir les harmoniser dans mon discours culturel est une tentation normale. Avec le risque d’une autojustification et d’une prise de pouvoir de l’un sur l’autre !
  • Désirer envers et contre tout le contrôle de ce qui nous échappe, de faire concorder son sens (religieux) avec la science, au risque de tout confondre ou de justifier ses convictions, sa foi plutôt que d’accepter les niveaux épistémologiques du discours. C’est encore la non prise en compte des différences de niveau de langage.
  • Que ce soient le créationnisme, l’Intelligent Design ou le concordisme, ce qui est à l’oeuvre, c’est la non-reconnaissance des divers registres du langage. Cela supprime la distinction et la possibilité d’articuler des approches du réel ; non opposées mais Qui répondent à d’autres questions ou registres de connaissance du monde.

!!! dialoguer, c’est aussi échapper au relativisme. La position du "tout se vaut", "chacun croit ce qu’il veut" est une autre manière d’échapper à un véritable débat et au dialogue. Si tout se vaut, il n’y a plus de vérité historique possible, on ouvre à la falsification et à l’autojustification de soi, sans contre partie ou confrontation au réel.
C’est enfin souligner ou risquer de finalement absolutiser mon point de vue ! C’est ce que je pense qui est le vrai qui doit s’imposer à tous
3. Resituer le texte dans son contexte et son histoire, c’est un effort intellectuel par une mise en contexte qui ouvre au sens.
Depuis fin XIXème siècle, interprétation du texte prise en compte dans l’exégèse. Lecture historico critique ouvre à la diversité des textes, à leur histoire, leur environnement :
genre littéraire, origine, ‘sitz in leben’, vie de la communauté, datation des textes.
Ainsi, le premier texte de la création, l’intro de la Bible est assez récent : il date de l’Exil et répond aux difficultés vécues par le peuple juif à cette époque : comment se reconstruire une identité communautaire loin de chez soi, en situation périlleuse : les repères fondateurs ont disparu : la Terre reçue, le Temple, le Roi ont disparus. Que nous reste-t-il. Non sans humour et autodérision, c’est l’occasion d’un nouvel approfondissement et une relecture de sa foi en terre étrangère et hostile.
Le temple devient ‘à la dimension de l’univers’ les luminaires, c’est le même terme que pour le temple, mais devenus au niveau de l’univers.
Dieu ne nous a pas abandonné, il est plus grand que le Dieu local Mazda (lumière) à qui se soumettre.
Deux récits : époques et contextes historiques dans l’histoire du peuple hébreux différents (Appuyer la royauté puis sens de l’exil et de l’histoire du peuple élu).
Choix de s’arrêter au premier (coeur de la réflexion créationniste et de la prise de pouvoir sur le scientifique sur base de ce texte avant tout, parce que une lecture fondamentale est proche des catégories scientifiques ou explicatives.
La foi hébraïque s’approfondit par l’expérience collective et le temps vécu. : Dieu libérateur et sauveur est créateur dès les origines.
3. Serait-ce une question de goût ou d’époque ? Faire le choix de l’athéisme, c’est la volonté de faire l’économie de l’hypothèse de Dieu pour comprendre et expérimenter sa vie et le cosmos.
C’est aller aussi au bout de sa liberté. Présente dans le risque de la création d’un monde et de l’humain autonome et libre

Approche théologique : Entête Béréshit Genèse Liminaire pour Entête

Traduction André Chouraki.

Chapitre 1. Sept jours

1. ENTÊTE Elohîms créait les ciels et la terre.
2. la terre était tohu-et-bohu, une ténèbre sur les faces de l’abîme, mais le souffle d’Elohîms planait sur les faces des eaux.
3. Elohîms dit: « Une lumière sera » Et c’est une lumière.
4. Elohîms voit la lumière: quel bien ! Elohîms sépare la lumière de la ténèbre.
5. Elohîms crie à la lumière: « Jour ». À la ténèbre il avait crié: « Nuit ».
Et c’est un soir et c’est un matin: jour un.
6. Elohîms dit: « Un plafond sera au milieu des eaux: il est pour séparer entre les eaux et entre les eaux ». Elohîms fait le plafond.
7. Il sépare les eaux sous le plafond des eaux sur le plafond. Et c’est ainsi.
8. Elohîms crie au plafond: « Ciels » Et c’est un soir et c’est un matin: jour deuxième.
9. Elohîms dit: « Les eaux s’aligneront sous les ciels vers un lieu unique, le sec sera vu ». Et c’est ainsi.
10. Elohîms crie au sec: « Terre ». À l’alignement des eaux, il avait crié: « Mers ». Elohîms voit: quel bien !
11. Elohîms dit: « La terre gazonnera du gazon, herbe semant semence, arbre-fruit faisant fruit pour son espèce, dont la semence est en lui sur la terre ». Et c’est ainsi.
12. La terre fait sortir le gazon, herbe semant semence, pour son espèce et arbre faisant fruit, dont la semence est en lui, pour son espèce. Elohîms voit: quel bien !
13. Et c’est un soir et c’est un matin: jour troisième.
14. Elohîms dit: « Des lustres seront au plafond des ciels, pour séparer le jour de la nuit. Ils sont pour les signes, les rendez-vous, les jours et les ans.15. Ce sont des lustres au plafond des ciels pour illuminer sur la terre ». Et c’est ainsi.
16. Elohîms fait les deux grands lustres, le grand lustre pour le gouvernement du jour, le petit lustre pour le gouvernement de la nuit et les étoiles.
17. Elohîms les donne au plafond des ciels pour illuminer sur la terre,
18. pour gouverner le jour et la nuit, et pour séparer la lumière de la ténèbre. Elohîms voit: quel bien !

19. Et c’est un soir et c’est un matin: jour quatrième.
20. Elohîms dit: « Les eaux foisonneront d’une foison d’êtres vivants, le volatile volera sur la terre, sur les faces du plafond des ciels »
21. Elohîms crée les grands crocodiles, tous les êtres vivants, rampants, dont ont foisonné les eaux pour leurs espèces, et tout volatile ailé pour son espèce. Elohîms voit: quel bien !
22. Elohîms les bénit pour dire: « Fructifiez, multipliez, emplissez les eaux dans les mers, le volatile se multipliera sur terre »
23. Et c’est un soir et c’est un matin: jour cinquième.
24. Elohîms dit: « La terre fera sortir l’être vivant pour son espèce, bête, reptile, le vivant de la terre pour son espèce ». Et c’est ainsi.
25. Elohîms fait le vivant de la terre pour son espèce, la bête pour son espèce et tout reptile de la glèbe pour son espèce. Elohîms voit: quel bien !
26. Elohîms dit: « Nous ferons Adâm - le Glébeux à notre réplique, selon notre ressemblance. Ils assujettiront le poisson de la mer, le volatile des ciels, la bête, toute la terre, tout reptile qui rampe sur la terre » .
27. Elohîms crée le glébeux à sa réplique, à la réplique d’Elohîms, il le crée, mâle et femelle, il les crée.
28. Elohîms les bénit. Elohîms leur dit: « Fructifiez, multipliez, emplissez la terre, conquérez-la. Assujettissez le poisson de la mer, le volatile des ciels, tout vivant qui rampe sur la terre »
29. Elohîms dit: « Voici, je vous ai donné toute l’herbe semant semence, sur les faces de toute la terre, et tout l’arbre avec en lui fruit d’arbre, semant semence: pour vous il sera à manger ».
30.« Pour tout vivant de la terre, pour tout volatile des ciels, pour tout reptile sur la terre, avec en lui être vivant, toute verdure d’herbe sera à manger ». Et c’est ainsi.
31. Elohîms voit tout ce qu’il avait fait, et voici: un bien intense. Et c’est un soir et c’est un matin: jour sixième.
Chapitre 2. 1. Ils sont achevés, les ciels, la terre et toute leur milice.2. Elohîms achève au jour septième son ouvrage qu’il avait fait. Il chôme, le jour septième, de tout son ouvrage qu’il avait fait. 3. Elohîms bénit le jour septième, il le consacre: oui, en lui il chôme de tout son ouvrage qu’Elohîms crée pour faire.

Pour une étude critique des récits de la création en Genèse 1-2,4

Le choix d’une traduction située Choisir la traduction selon Chouraki, c’est ouvrir la tonalité du texte hors de nos réflexes, de nos habitudes. Relire un texte que l’on croit connaître pour y entendre une autre tonalité. C’est encore rejoindre un auteur juif qui cherche, au-delà des mots, de nos rendre la saveur du texte original hébreux, son rythme, sa poésie.
C’est encore entendre par d’autres mots un message de sens qui ouvre de nouvelles perspectives (cf la traduction du premier mot du premier verset. La traduction traditionnelle (version de la LVXX): au commencement peut amener des conclusions hâtives de caractère pseudo scientifique (qui reste un autre niveau de lecture, alors qu’ »entête » nous introduit à u sens narratif, une histoire qui se déroule, une introduction d’un ouvrage, qui donne sens à ce qui suit.


Lecture du texte Gn1-2,4 … quelques questions qui peuvent permettre sa compréhension …

Dans les textes de création en Genèse1-2,4, nous nous trouvons face à un texte poétique et mythique, inséré dans une vision cosmogonique du monde qui longtemps a inspiré les Anciens. Pour en comprendre la portée, il est nécessaire d’en analyser la portée et le sens. Sans quoi, on est prêt à toutes les dérives, y compris une lecture fondamentaliste contre-productive, dont la lecture créationniste nous en a fourni une preuve contemporaine.

Les questions suivantes sont proposées comme guide de lecture.

  • 1.1 Relever les expressions-refrains . que nous disent-elles de la Création ? En quels termes sont-ils décrits ? Positif ou négatif ?
  • 1.2. relever ce qui, dans cette traduction, nous étonne, nous choque, provoque une rupture dans nos habitudes de lecture traditionnelles0. si on s’en souvient, les comparer à nos traductions plus connues et réfléchir à la différence que cette traduction « inhabituelle » provoque comme réaction.

2. Réflexion plus globale

  • 2.1 Qu’apporte le fait de replacer le texte dans son époque et son histoire ? Permet-il de mieux en percevoir le sens réel ?
  • 2.2 Quelle image de Dieu, de l’homme, du monde nous y est décrite ? 2.3.
  • Quelle relation entre Dieu (présenté comme Bon) et l’homme, son lieu-tenant ? Qu’est-ce qui semble faire la joie de Dieu ?

Quelques remarques personnelles pour élargir la réflexion sur le sens du texte.

v.1 : ‘Entête’ est différent de ‘au commencement’ (LVXX)

Sens : introduction à un livre, une histoire qui y trouve sa finalité et son sens ultime …. Situé aux origines.

Du tohu bohu …

  • Selon André Wenin, l’image la plus ressemblante pour traduire ou évoquer ce mot serait : »l’image d’une ville dévastée, inhabitable, inhospitalière. C’est l’image d’un désert lugubre sans vie, désert où règne la mort. C’est donc l’envers du monde créé.
  • Dieu fait exister le monde, le réel hors du tohu bohu initial.
  • Tout ne part pas de rien : « la terre était tohu bohu ( ) une ténèbre sur la face de la terre, mais le souffle de Dieu planait sur les faces de la terre ».
  • Enigme du mal : qqch du désorganisé initial persiste envers et malgré tout aux différents niveaux de réalité : Le Satan continue à désorganiser le réel, l’organisation du monde, de la société, de la personne.
  • Note : pq parler alors de création ‘ex nihilo’ : cette tradition n’est ps présente dans ce premier récit de création (voir v.1.) En fait, elle date du 2° Macchabée, et sert à pour souligner la grandeur et la liberté de Dieu. Si tout vient de rien, il aurait pu aussi choisir de ne rien créer. Cela souligne donc que la création du monde est un acte libre de la liberté de Dieu. Il aurait pu s’auto suffire. Mais il crée du neuf parce qu’il a soif de relations et de reconnaissance réciproque.

« A la ténèbre, il crie » :

  • La création est organisation, sortie de l’indifférencié par séparation sortie du tohu bohu, mise en ordre, dans la différence de la matière, de l’eau, des espèces végétales et animales, de l’homme.
  • Si YHWH est extérieur à la réalité et agit par séparation, s’il se réjouit et se repose, s’il contemple le réel, ça ouvre à la possibilité d’une reconnaissance mutuelle et relationnelle entre le créateur et le créé.
  • La lumière sépare le chaos et les ténèbres pour organiser, donner sens, séparer.
  • Le Dieu local, vécu comme l’Unique, auquel les juifs auraient du se soumettre de par leur défaite militaire et par assimilation, (Marduk ou lumière) est créé par YHWH. Il est donc plus puissant. Comme le fait de pendre les luminaires dans le ciel en opposition aux divinités ‘astrologiques’.

En 6 jours :

  • Introduit au temps et à l’espace. Tout ne se fait pas en un clin d’oeil ou ‘d’un claquement des doigts.
  • Rythme liturgique souligné : sens du Shabbat souligné ici (Exil : plus de Temple, donc approfondissement de la spécificité religieuse, culturelle du temps liturgique juifs.

Cela était bon, bénédiction :

  • étonnement, joie de la différence introduite et reconnue.
  • Sens possible : que cela continue surtout. Que tout cela prospère et se multiplie !

Jour 6 :

  • tout ce qui vit sur terre, règne végétal, animal et humain le même jour ! Cela ouvre-t-il à ce que l’homme n’est pas entièrement séparé du reste du réel. Il fait partie du même système, de la même réalité.
  • Création de l’homme : lui seul reçoit le souffle divin, ce qui le différencie quand même fortement.
  • Image et ressemblance. Cela l’associe aussi à Dieu : tu seras comme moi ! maitriser et organiser le chaos est une responsabilité, non comme une marionnette, mais dans la liberté et donc la liberté. Elle introduit à la même responsabilité et spécificité que YHWH.
  • Créés homme et femme : Quelques mots d’explication : "humain il les créa, homme et femme il les créa !" Unité de l’humanité dans une dynamique relationnelle reposant sur l’égalité entre homme et femme. Cette lecture est renforcée dans le second récit de la Genèse (que nous n’avons pas analysé en classe mais dont le récit et l’étymologie donne un sens intéressant).
  • Adam = adamah= humain-humus. = « qui vient de la terre, le terreux » et Eve = « la Vivante ».
  • Etre humain, c’est par la relation qui passe par la reconnaissance de la différence fondamentale. Sans elle, pas de relation mais confusion. La même dynamique s’applique aux relations avec YHWH !
  • La vie est donnée par l’alliance de l’homme et de la femme, du terreux et de la vivante. C’est le souffle divin qui donne vie au terreux, l’esprit allié à la chair qui fait l’humain.

Repos 7ème jour :

  • Rythme liturgique en Shabbat (rites et rythme religieux sans le Temple .
  • Le temple n’existe plus. Il est aux dimensions de l’univers !
  • Repos divin laisse un espace et un champs libre : il souligne la liberté et la place donnée à l’homme : responsable désormais du réel, Dieu lui délègue sa responsabilité. Ainsi, il ouvre un espace où il s’efface pour laisser une place. Elle s’accompagne d’une responsabilité laissée à l’homme… qui en prenant ses responsabilités peut aller dans un sens imprévu, y compris dans sa reconnaissance oui pas de l’existence de Dieu.

!!! Enfin, il faut rester attentif au fait que, dans le livre de la Genèse, il y a en fait 3 récits de création : la création en 6 jours, l’Eden et le déluge présenté comme re-création !!! ils sont à relire comme une introduction littéraire (entête) à l’histoire du Salut du peuple juif choisi par Yahvé, libéré d’Egypte. Comme tout mythe fondateur, situé les faits « aux origines » en soulignent la portée et le sens pour le peuple qui (se) raconte son histoire « sainte ».

Une reprise plus formaliste des thèmes présents dans le récit.

1. Un texte situé dans l’histoire.

La Bible est une bibliothèque dont la majorité des textes ont été écrits sur une période de plus de mille ans. Le récit de la création est, même s’il se trouve tout au début de la Bible, un texte très récent. N’en est-il pas toujours ainsi lorsque un auteur (ou des auteurs) écrivent l’introduction d’un ouvrage.
Les récits de la Genèse (chap. 1 à 11) sont à lire dans cette optique. D’un fond de légendes et de mythes très anciens, les auteurs bibliques, lors de l’Exil à Babylone, reprennent l’histoire du peuple d’Israël et en cherchent le sens. Petit peuple du Proche Orient, il est depuis plusieurs siècles le lieu de passage et d’enjeu géostratégique entre les empires d’Egypte et de Moyen Orient.
De ce fait, en – 587, Israël vit une période de crise sans précédent. La capitale Jérusalem tombe et c’est l’Exil à Babylone pour une bonne part de la population. Jérusalem rasée, plus de Temple !
Il est bon de se souvenir que, dans la mentalité antique, tout événement en appelle à une question religieuse : si le peuple ennemi a été le plus fort, c’est que son dieu doit être le plus fort … pour le peuple juif, la question rebondit. Alors qu’il nous accompagne au long de notre histoire et lui a toujours donné son sens, YHWH nous aurait-il abandonné ? Comme peuple juif, avons nous encore un avenir ?
Les prêtres en Exil vont alors réécrire l’introduction de la Torah, des livres saints : malgré les apparences, Le Dieu qui nous a libéré d’Egypte, qui nous a sauvé de l’esclavage, ne nous a pas abandonné ! Ce récit est à lire comme une introduction théologique : le Dieu qui nous a libérés de l’esclavage est créateur !

C’est la foi en un Dieu créateur qui donne sens à l’histoire du peuple juif !

Quelques dates clés dans l’histoire du peuple d’Israël

  • -1850 : Le clan d'Abraham quitte la région de Ur (Euphrate) pour la terre de Canaan,
  • -1650 : à la suite d'une famine, une partie du clan d'Abraham se réfugie en Egypte.
  • -1250 : sous la conduite de Moïse, les Hébreux s'enfuient d'Egypte.
  • -1000 : David fait l'unité des 12 tribus. Jérusalem devient la capitale. Salomon, son fils, lui succède, organise le royaume, fait une politique de prestige.
  • -932 : Schisme des Royaumes du Nord et du Sud.
  • -721 : Fin du Royaume du Nord.
  • -587 : Fin du Royaume du Sud. Destruction de Jérusalem. Exil à Babylone.
  • -536 : Retour des exilés à Jérusalem. Dernière rédaction du récit de la création 1.
  • -4 : Naissance de Jésus de Nazareth, reconnu par les croyants comme le Messie.

2. Un poème rituel

Comme pour de nombreux autres textes bibliques, le récit de la Création est écrit sur un schéma poétique culturel et cultuel. En recherchant le plan de la création, nous remarquerons que YHWH crée le monde en 7 jours … sur le modèle du chandelier à 7 branches. C’est là un modèle poétique traditionnel : pour compléter le schéma ci-joint, repérer la « chronologie » poétique du texte sur la base du chandelier à 7 branches. A la lecture, vous constaterez que les jours se renvoient l’un à l’autre et que le jour 7, le jour le plus important, se trouve au centre du chandelier. Quel en est le sens ?

3. Une vision cosmogonique située

La conception de l'univers au 6ème siècle avant Jésus-Christ est bien différente de celle d’aujourd’hui ! Les gens d'il y a 2500 ans n'ont évidemment pas toutes nos connaissances scientifiques. Ils ne possèdent ni télescope, ni microscope. Pour eux, il est évident que la terre est le centre de l'univers. Pour eux, la terre est un disque plat qui repose sur des eaux, les eaux inférieures, d'où viennent les sources. Une voûte transparente contient les eaux d'en haut qui donnent la pluie. Le soleil, la lune, les étoiles sont accrochées à cette voûte. Le monde des dieux ou de Dieu est situé au-delà de cette voûte céleste.
En reprenant la chronologie poétique du point 2 (poème rituel), on retrouve sous-jacente, la cosmogonie suivante, schématisée brièvement. Cette vision du monde est partagée par tous les peuples dans l’Antiquité, jusqu’à la fin du Moyen Age même :
cette manière de voir était partagée par tous les anciens et donc par les auteurs de notre récit. Au 3ème siècle avant Jésus-Christ, un savant grec émettra sans succès l'hypothèse que la terre tourne autour du soleil. Il faudra attendre le 16ème siècle avec Copernic et surtout le 17ème siècle avec Galilée pour que cette hypothèse soit reprise, défendue... et vigoureusement combattue !
On sait toutes les oppositions qu'a encourues Galilée de la part des autorités religieuses de son temps.

4. Le crédo du peuple juif lors de l’Exil : YHWH-Dieu Créateur est (le plus) grand !

La rédaction définitive du texte de la création est à situer dans le débat théologique de l’époque. La croyance partagée par les peuples de l’Antiquité est que le dieu accompagne son peuple. Il peut être comparé à son protecteur. Si un peuple est vaincu, c’est que son Dieu est moins fort ou impuissant. C’est le signe que le Dieu de l’envahisseur lui est supérieur. Devrait logiquement s’ensuivre l’assimilation d’un peuple par l’autre, d’une religion par une autre.
Historiquement, dans un tel contexte culturel et religieux antique, la religion hébraïque aurait du disparaître lors de l’Exil. Que constate-t-on dans les faits ? Paradoxalement, cette période de déréliction va voir s’approfondir la foi juive.
Non sans ironie et humour, le rédacteur biblique va émailler son texte de détails et de comparaisons avec la culture ambiante babylonienne. Pour s’en démarquer et manifester ainsi la supériorité de YHWH Dieu Créateur ! Illustrons ce fait par quelques extraits de l’analyse des récits de la création en Gn 1.

5. Une relecture psychologique … le jeu relationnel

La traduction d’André Chouraki comme la mise en évidence des paroles de Dieu ouvrent encore une autre piste, mise en avant par Marie Balmary. Le passage du ‘il-on indifférencié au ‘vous’ et à l’auto réflexion (faisons …) permettent d’entendre un jeu relationnel, un changement de statut, la possibilité d’un dialogue et donc de la reconnaissance de l’altérité grandissante, le surgissement d’un ‘tu’ face à un ‘je’ ce qui permet à l’auteur d’y déceler l’apparition et la construction progressive du JE par la reconnaissance de l’altérité et de l’ouverture au dialogue.

5. pour conclure cette analyse littéraire, je vous propose deux traductions ou interprétations modernes du texte qui illustrent combien l’idéologie sous-jacente d’un auteur influencent le sens d’un texte.

Comme quoi, les interprétations sont situées dans sa propre idéologie … et donnent sens, signification à ce qu’on relit. L’interprétation est située dans une approche de la réalité dans une idéologie et une culture particulière et peut prendre le pas sur une lecture première. Mais ce texte humoristique n’échappe pas au danger d’un concordisme entre croyance personnelle et réinterprétation.
Est-ce si anodin que cela finalement ?
Premier extrait : Un exemple amplifié par le texte du Poème écrit par le père Caffarel, fondateur des équipes Notre dame,

Le couple

Dieu dit: couple chrétien, tu es ma fierté et mon espoir. Quand j'ai crée le Ciel et la terre, et dans le ciel les grands luminaires, je vis en mes créatures des vestiges de mes perfections, et je trouvai que cela était bon.
Quand j'eus recouvert la terre de son grand manteau de champs et de forêts, je vis que cela était bon. Quand j'eus créé les animaux innombrables selon leur espèce, je contemplai en ces êtres vivants et foisonnants un reflet de ma vie débordante, et je trouvai que cela était très bon.
De toute ma création montait alors une grande hymne solennelle et jubilante célébrant ma gloire et mes perfections.
Et pourtant nulle part, je ne voyais l'image de ce qui est ma vie la plus secrète, la plus fervente. Alors s'est éveille en moi le besoin de révéler le meilleur de moi-même: et ce fut ma plus belle invention. C'est ainsi que je te créai, couple humain, « à mon image et a ma ressemblance », et je vis que cela était très bon.
Au milieu de cet univers dont chaque créature épelle ma gloire, célèbre mes perfections, enfin avait surgi l'amour, pour révéler mon Amour.
Couple humain, ma créature bien-aimée, mon témoin privilégie, comprends-tu pourquoi tu m'es cher entre toutes les créatures, comprends-tu l'espoir immense que je mets en toi? Tu es porteur de ma réputation, de ma gloire, tu es pour l'univers la grande raison d'espérer ... parce que tu es l'amour.
A la manière de Charles Péguy

Un peu d’humour, est-ce permis … ?
Où, quand une autre ‘idéologie’ donne un autre sens à un texte.

Voici enfin la vérité ?...
Un jour, dans le jardin d’Eden, Eve appelle Dieu : - Seigneur, j’ai un problème ! - Quel est ton problème, Eve ? répond Dieu.
- Seigneur, je sais que Tu m’as créée et m’as donné ce magnifique jardin et tous ces merveilleux animaux et ce serpent carrément marrant, mais voilà, je ne suis pas heureuse.
- Qu’y a-t-il Eve ? fut la réponse du ciel.
- Seigneur, je me sens seule, et j’en ai ras le bol des pommes, elles me rendent malade.
- Bon, Eve, dans ces conditions, je vais te créer un homme.
- Un homme, Seigneur ? C’est quoi ça ?
- Eh bien c’est une créature légèrement défectueuse avec pas mal de bugs : il ment, il triche, il est vaniteux. En gros, il va te donner un sacré boulot. Mais… Il est plus grand, il court plus vite, il aime chasser et tuer des tas de choses. Il aura l’air un peu con quand il sera satisfait, mais puisque tu t’es plainte, je vais le créer de telle façon qu’il comble tes besoins physiques. Je te préviens qu’il n’aura pas beaucoup d’esprit et appréciera plutôt des choses puériles comme se battre ou donner des coups de pieds dans une baballe. Bref, il ne sera pas très intelligent, aussi il aura besoin de tes conseils pour penser correctement.
- Ca m’a l’air pas mal, dit Eve, le sourcil un peu ironique. Où est le truc, Seigneur ?
- Eh bien… Tu peux l’avoir, mais à une seule condition ;
- Laquelle Seigneur ?
- Comme je le disais, il sera fier, arrogant et narcissique. Aussi tu devras lui laisser croire que je l’ai créé en premier. Rappelle toi, ce sera notre petit secret, entre femmes…!

‘Dieu vit que cela était bon’
YHWH bénit (veut du bien, veut le bien de …)

Dans les récits babyloniens correspondants à Gn 1, la création du monde et de l’homme est vue comme mauvaise, comme une déchéance, comme une dégradation du monde des dieux. La création de l’homme y est lue comme le recyclage d’un dieu déchu, appelé à être l’esclave des dieux.
Dans la Genèse, c’est tout le contraire qui est affirmé. A l’origine, le monde, le créé est BON, l’humain (homme et femme) est image et ressemblance de Dieu.

Dieu crée en séparant et partageant.
Ainsi, Il introduit le temps liturgique dominé par la célébration
et le respect du repos du shabbat !

  • Il sépare et organise le temps : YHWH crée la lumière et les luminaires. Texte à mettre en rapport avec les mythologie des empires babylonien (le Dieu unique est Mazda, Dieu Lumière, énergie à l’origine de toute chose) et Egyptien (Soleil et Lune divinisés. Dans le texte de la Gn, ils ne sont même pas cités comme tels, mais comme de simples « luminaires ».)
    Non sans humour, dans le texte biblique, YHWH, qui les crée, ne peut que leur être supérieur !
  • YHWH sépare les eaux, d’en haut et d’en bas ! Il crée le firmament et les abîmes, crée les animaux des eaux d’en haut et d’en bas.
  • YHWH sépare la terre de l’eau. Il crée le végétal, l’homme et les animaux « chacun selon son espèce, portant en soi sa propre semence » Cette référence est à situer dans une culture marquée par la croyance magique des cultes de fécondité : en Canaan comme dans les cultures antiques, pour que l’homme bénéficie de bonnes récoltes, il lui faut s’unir à la déesse sacrée pour s’attirer ses faveurs. Dans le texte biblique, nul besoin de s’unir aux déesses de la fécondité. La terre et l’homme portent en eux leur propre semence !
  • « Il y eut un soir, il y eut un matin » Ce refrain introduit le temps liturgique juif et se calque sur la cosmogonie babylonienne : on compte le jour du coucher du soleil la veille au soir jusqu’au coucher du soleil suivant. (c’est, entre autre, ce rythme liturgique qui explique que, dans le monde chrétien, la ‘messe du samedi soir’ est déjà la liturgie du dimanche).
  • ‘Et vit Elohim que Bon’ Et le 7ème jour il chôma, se reposa. Le repos observé par YHWH introduit le croyant juif au respect liturgique du repos et de la création du Shabbat.

Adam, mâle et femelle il créa.
A son image et ressemblance il le(s) créa !

La création de l’humain est présentée comme sommet de la création. Lui seul est image et ressemblance de Dieu ! Le message premier est que homme et femme sont égaux et différents, créés pour et dans un échange relationnel. Dans un langage d’aujourd’hui, peut-on comprendre ce texte comme ‘lui seul est capable de me ressembler !
De plus, l’humain reçoit en finale une mission : fructifier et dominer la création, le créé, … à l’image et à la ressemblance de Dieu ?

La vie, le vivant, l’humain est bon !
Ils sont créés par le Dieu unique qui sépare

Pour une conclusion provisoire et critique …
Et si la lecture créationniste, plutôt que faire honneur au texte de la Genèse, le trahissait, lui faisait violence … ?!?

En réduisant la lecture des textes de la Genèse à une approche purement scientifique liée à l’origine de l’univers, les créationnistes ne se trompent-ils pas de cible ?
L’analyse du texte, même rapide et sommaire, nous a permis de constater que l’objectif n’est pas de donner une réponse objective à l’origine du monde créé ! Elle est ailleurs ! L’auteur biblique cherche et propose une réponse croyante à la question de l’origine de la vie et du créé, qui trouve sens et espoir dans une période de doute profond pour le peuple hébreux. Il marque le passage d’un seuil dans la foi juive !

Un texte situé dans l’histoire …

Le texte de la création dans la Genèse est situé dans l’histoire d’un peuple confronté à l’échec de l’Exil et à la perte de toutes ses illusions. Alors que tout porte à jeter un regard noir sur son destin, l’auteur biblique, dans ce texte que nous pouvons lire comme l’introduction générale de la Bible, situe sa foi dans un Dieu sauveur et créateur : par le récit mythologique, en relisant le passé, le présent et le futur (re)trouvent leur sens : le Dieu d’Israël est libérateur, sauveur et créateur ! Il reste à nos côtés !
Remis dans son contexte historique et rituel, situé dans son genre littéraire poétique, nous pouvons (re)situer le texte dans une cosmogonie partagée par les peuples dans toute l’Antiquité, à mille lieux de la vision scientifique contemporaine !

Ce texte est donc la réponse du croyant face à :

la question du mal : le créé, le réel est foncièrement bon ! (>< récits babyloniens) .
YHWH est Libérateur de l’esclavage. Il est aussi Créateur !
YHWH est le seul, l’unique. Il est donc plus grand que les dieux et le panthéon babylonien et égyptien, bien que ceux-ci semblent apparemment supérieurs par leur victoire militaire qui amena le peuple juif en Exil : Il crée la Lumière (>< Mazda, Dieu suprême babylonien) et les luminaires (>< soleil et lune non déifiés, mais ramenés au rang de luminaires).
La place de l’humain : homme et femme il les créa, égaux et différents. Ils reçoivent une mission : être considérés comme lieu-tenants de Dieu, appelés à être co-créateurs et responsables du monde créé.

Ne pas tenir compte du contexte littéraire et historique d’un texte, c’est lui faire violence.
Et passer à côté du sens donné par l’auteur biblique.
Choisir une lecture fondamentaliste, c’est s’exposer à de curieux contresens.
Resituer le texte dans son contexte, C’est enfin faire preuve d’esprit critique … !

Merci pour votre attention.

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