"Le marché, le temple et l'évangile"

Conférence de Jacques VERMEYLEN au CMK le 5 octobre 2011.

Tous nos remerciements à M. Vermeylen pour cette mise à disposition !

Le catholicisme : une vaste maison

Au point de départ, quelques cuisines-caves anonymes dans la grande ville du monde.
Aujourd’hui, le catholicisme est une demeure vaste et ancienne, aux mille recoins. Il faut dire qu’au fil des siècles, cette vieille maison a été souvent réparée, transformée, agrandie, et que ses habitants l’ont décorée de bien des façons. La visite guidée réserve quelques surprises.
La façade, imposante à souhait, nous la connaissons tous : c’est le visage officiel que l’Église catholique se donne à travers ses rituels, ses documents romains et ses porte-parole attitrés, et c’est lui aussi qui est, presque toujours, reflété dans les médias. Cette face la plus visible du catholicisme se caractérise par son ordonnance hiérarchique et son cléricalisme, ses fastes, sa raideur dogmatique et morale, son conservatisme foncier et sa méfiance séculaire par rapport aux avancées du monde dit « moderne ».
Derrière la façade, immense complexe bâti, avec des espace très dissemblables, tous les styles, des lieux abandonnés et des lieux pleins de vie.
Un peu partout, des pratiques de rassemblement et des solidarités, des convictions sur la vie humaine ou sur un certain Jésus de Nazareth ou sur celui qu’on nomme « Die », des gestes symboliques, des propositions de spiritualité, qui vont du Cefoc aux Légionnaires du Christ, des prises de position éthiques, des dévotions… Mais comment mettre de l’ordre dans ce bric-à-brac ?

Le cœur du christianisme : la mémoire subversive d’une libération

Mémoire d’un certain Jésus de Nazareth, qui proclamait l’irruption du Royaume de Dieu et qui commençait à lui donner corps. Là où il passait, les hommes courbés se redressaient, les malades retrouvaient la santé, les personnes marginalisées étaient accueillies, ceux qui n’avaient pas d’horizon étaient soudain pleins d’espérance, un monde nouveau commençait à naître.
Expérience pascale de Paul = libération de l’esclavage de la Loi pour se découvrir fils de Dieu, dans une relation de confiance.
Expérience de ceux qui ont suivi Jésus, qui forment communauté en vue du Royaume a finalité de toute communauté chrétienne, c’est celle qu’il assignait au groupe des XII (voir Mc 3,14) : « pour être avec lui et pour les envoyer prêcher avec pouvoir de chasser les démons ». Etre avec lui, faire ce qu’il fait, c’est-à-dire :

  • « être avec lui » = la vie communautaire : c’est cela qui est en tête !
  • Annoncer le Règne de Dieu, un avenir pour le monde.
  • Guérir les malades, délivrer les gens de leurs démons intérieurs ; pour cela sans doute : rendre aux personnes l’estime d’elles-mêmes, car elles peuvent se savoir aimées de Dieu telles qu’elles sont ; rendre une espérance à ceux qui sont découragés.
  • Guérir le corps social malade de ses divisions et de ses exclusions, pour former un peuple de frères.

Je suis impressionné par le caractère séculier de ce programme que Jésus met en pratique :
il ne s’agit pas d’abord de prière, même si cela a de l’importance pour Jésus (parabole du tram) et donc aussi pour le " être avec lui "
Il s’agit surtout d’un travail relationnel : créer du lien social, relier l’humain à son frère, lui rendre l’accès au meilleur de lui-même, restaurer sa confiance en Dieu et en lui-même. Il s’agit de devenir tous des humains, de la qualité d’humanité dont Jésus lui-même a témoigné. Le christianisme est un humanisme, un humanisme ouvert à la transcendance.

Expérience de liberté
Le but, c’est celui que Jésus poursuivait : l’émergence et la croissance du Royaume = société nouvelle, égalitaire, basée sur le service mutuel, dans la communion avec un Dieu qui veut la vie de tous. C’est pour cette cause-là que Jésus est mort.
Subversif : l’enfant placé au centre ; le roi serviteur qui donne sa vie.

Trois manières de vivre le catholicisme en l’an 2011

1. Un catholicisme sous le signe du Temple

Dans toutes les religions ou presque, le temple est le lieu du sacré, parce que lieu de la présence divine. Le sacré, c’est ce qui est " séparé ", inaccessible aux hommes, et en même temps ce qui tient les clés de la vie et de la mort. Le temple est symboliquement le centre du monde, le lieu du pouvoir de vie et de mort. Comme c’est un lieu sacré, les gens ordinaires n’y ont pas accès : seuls les détenteurs du sacerdoce (pouvoir sacré) peuvent franchir la frontière. Le monde " profane " est, en revanche, lié aux forces négatives du Chaos ; on ne peut rien en attendre de bon.
L’enseignement que nous avons connu autrefois et les discours les plus officiels de l’Église catholique actuelle me paraissent prolonger à leur manière le même univers mental.
Un premier indice est donné par la reprise massive d’un vocabulaire caractéristique : " sacerdoce ", " saint sacrifice ", " autel ", " consécration ", " Saint Père ", " Souverain Pontife ", " Saint Siège ", etc. ; le Nouveau Testament évitait autant que possible ce lexique quand il s’agissait des réalités de l’expérience chrétienne.
Un deuxième symptôme de la logique du Temple est la représentation de l’Eglise comme hiérarchie : un ordre tenu pour sacré, déterminé par Dieu lui-même et donc absolu. Cet ordre est disciplinaire : le sommet commande à la base, à travers une série d’intermédiaires, dont la vertu première est celle de l’obéissance conçue sur le mode militaire. Le pape, en communication privilégiée avec Dieu et entouré par son administration (la Curie romaine), commande ; les évêques sont ses représentants locaux, qui commandent aux prêtres ; etc. Le droit à l’initiative des subalternes est limité et regardé avec méfiance.
Plus fondamentalement, l’ordre hiérarchique concerne le rapport à la vérité, et donc ce qui concerne la doctrine. Ainsi, le pape est gardien du " dépôt de la foi ", conçu comme un catalogue de dogmes ou de vérités abstraites reçues par Révélation divine (Bible et Tradition). Il détermine donc – avec la Congrégation pour le Doctrine de la Foi – ce qu’il faut croire, une doctrine présentée comme immuable et d’ailleurs enracinée dans l’ontologie. Les théologiens ont pour mission d’expliquer au peuple ces vérités et aident éventuellement le Magistère à argumenter. La vérité vient d’en haut, et elle s’exprime dans des catégories abstraites largement empruntées à la philosophie grecque (Platon, puis Aristote) ; en d’autres termes, l’apport de l’expérience religieuse vécue ou des cultures particulières d’aujourd’hui n’est guère pris en compte.
Dans la même ligne, le pape est gardien de la morale, si bien que plusieurs questions sensibles lui sont réservées. La morale est conçue comme un système déductif, à partir de principes abstraits (" la loi naturelle " ou " la vie ", par exemple). En revanche, on ne peut rien apprendre en morale à partir de l’expérience concrète des gens, de ce qu’ils vivent réellement. S’ils n’observent pas les préceptes moraux, il faut les leur enseigner sans relâche, mais on ne peut tirer argument de la désobéissance – même généralisée – pour déclarer la loi invalide ou impraticable. Par ailleurs, la morale sera spécialement attentive aux domaines qui touchent symboliquement au pur et à l’impur, d’où son obsession concernant le domaine sexuel, le plus réglementé de tous. Ce qui touche à la sexualité ou à la bioéthique est assorti d’interdits catégoriques ; ce qui concerne la vie en société (justice sociale ou économie, par exemple), en revanche, ressort de la morale du possible : là, il faut tenir compte des circonstances et donc accepter des compromis. Dans cette logique, l’avortement est toujours un crime abominable, mais la peine de mort est tolérable dans certaines circonstances. Au-delà de la morale, on exaltera volontiers la spiritualité du sacrifice.
Comme, dans le domaine de la bioéthique, par exemple, les prescriptions morales sont fondées sur l’ordre " de la nature ", elles valent non seulement pour les catholiques, mais elles doivent aussi s’imposer pour l’ensemble de la société. C’est pourquoi les autorités de l’Eglise s’emploient activement à orienter les législations dans le sens qui leur paraît conforme à la volonté de Dieu.
On insiste sur les frontières de l’Église : il y a ceux qui sont dedans (par le baptême) et ceux qui sont dehors. Il faut marquer la différence. Hors de l’Église catholique pas de salut. Rien d’intéressant ne peut venir de l’extérieur, et les cultures d’aujourd’hui, marquées par l’esprit technico-scientifique et démocratique, sont regardées avec méfiance, car elles sont sécularisées et n’ont pas le sens du sacré. L’Église se présente plutôt comme contre-culture : il faut réaffirmer à un monde qui part à la dérive les " vraies valeurs ", la " vérité " venue d’en haut. En revanche, le monde n’a rien à apprendre à l’Église. D’ailleurs, l’homme " sans Dieu " a toujours quelque chose d’inachevé ; c’est comme une statue sans les bras, admirable peut-être, mais toujours incomplète. Et même les valeurs chrétiennes deviennent folles quand elles sont sécularisées.

L’Église est centralisée autant que possible : ainsi, c’est le pape, aidé par les bureaux romains, qui nomme tous les évêques du monde (contre l’avis des communautés et des épiscopats locaux, s’il le faut) et contrôle étroitement l’activité des épiscopats. Les évêques sont invités à faire de même à leur niveau. Les conférences épiscopales ont une marge de manœuvre réduite, et elles n’ont pas d’autorité doctrinale. La Curie romaine doit donner son aval pour la nomination des professeurs dans les facultés de théologie.
A propos des prêtres, on parlera de " sacerdoce " : le prêtre est avant tout l’homme du sacré, celui qui a accès au lieu saint. Comme le sacré est, par définition, ce qui est séparé du monde ordinaire, il est logique que le prêtre soit soustrait à la condition ordinaire : il ne se marie pas, n’a pas de profession " comme tout le monde ", doit porter un habit spécial, ne peut se mêler de politique, etc. L’essentiel est de garder ses distances par rapport à la vie ordinaire, de marquer la différence. La distinction entre clercs et laïcs est soulignée ; aux premiers le spirituel (il n’a pas à militer dans les domaines du social et surtout du politique), et aux seconds les engagements " dans le monde ". Le prêtre, homme du sacré, a un quasi-monopole des sacrements, qui sont sa tâche prioritaire. Il est hors de question que des femmes –liées aux forces obscures de la vie et, du point de vue masculin, associées à la sexualité -soient ordonnées prêtres.

J’ai le sentiment que cet ensemble est extraordinairement cohérent et traditionnel. La logique qui sous-tend cet ensemble de représentations et de pratiques se retrouve, sous des formes variées, dans un grand nombre de religions. Je crois qu’il faut dire : elle est liée à la religiosité commune ou naturelle de l’humanité, et elle reflète inconsciemment le désir de pouvoir des uns, ce qui suppose la soumission infantile des autres.
Dieu est en haut, le monde est bien bas, et nous sommes invités à nous élever le plus haut possible, en nous éloignant de ce qui est trop humain : tel est donc le message implicite de la pensée du Temple. Il n’est pas étonnant qu’elle soit souvent qualifiée de " spirituelle ", quelles que soient les équivoques d’une telle qualification. En tout cas, elle propose des certitudes évidentes, un monde immuable et donc rassurant ; elle favorise la soumission à l’autorité, et donc une certaine forme d’unité du groupe ; elle suscite la piété, la dévotion, l’engagement pour la cause de Dieu et de l’Eglise catholique, parfois jusqu’à l’héroïsme ; elle forge des hommes " purs et durs " dans leurs convictions. De nombreux saints canonisés ont été nourris par cette logique, et ils sont présentés comme modèles du vrai catholicisme. Ne soyons donc pas étonnés si l’univers mental du Temple soit si rassurant, si familier, si " sûr " pour l’autorité.
L’idéologie du Temple est profondément " religieuse ", mais il me paraît impossible de la considérer comme " évangélique ". Son système symbolique génère des exclusions, que Jésus n’a cessé de combattre. " Je puis détruire ce Temple " : c’est, raconte Matthieu (26,61, repris en 27,40), parce qu’il est accusé d’avoir dit cela que Jésus a été condamné à mort. Le Temple est dans les évangiles l’adversaire le plus résolu de Jésus, et ce sont les hommes du Temple qui le condamneront. C’est contre le Temple qu’il pique sa grande colère. Et il déclare : " Il n’en restera pas pierre sur pierre " (Mc 13,2). Au moment de sa mort, le rideau du Temple, qui sépare le Saint des Saints du reste du monde, se déchire de haut en bas (Mc 15,38) : peut-on mieux exprimer la fin de tout ce que le Temple représente ? Et dans la Jérusalem nouvelle de l’Apocalypse, il n’y a pas de Temple (21,22), car l’Agneau est désormais présence active de Dieu parmi les hommes. Dieu se livre aux hommes, à tous les hommes, sans condition ni intermédiaire. Le Nouveau Testament dans son ensemble prend distance par rapport à l’esprit du Temple et manifeste à son égard un grand sens critique.
En décalage dramatique par rapport à sa propre origine, le catholicisme " sous le signe du Temple " l’est aussi, et de plus en plus, par rapport aux cultures vivantes. Depuis la fin du Moyen Âge, la modernité a fait peu à peu son chemin. La légitimité du pouvoir ne vient plus de Dieu, mais du peuple souverain. La pensée ne se reçoit pas du Ciel et ne se déduit plus de principes abstraits, mais elle se cherche à travers l’observation de la réalité terrestre (la nature, l’homme, la société) et fait appel à la raison critique. L’individu revendique son autonomie et veut être traité en adulte : sa dignité est à ce prix. On ajoutera à cela le refus du culpabilisme, la méfiance par rapport au juridisme et aux prétentions d’une caste cléricale, la valorisation des attitudes de tolérance... Bref, la logique du Temple se trouve aux antipodes de la culture dominante de nos sociétés : ce qu’elle propose est, aux yeux du plus grand nombre, tout simplement inaudible. Plus elle réaffirme son intransigeance doctrinale et disciplinaire, plus l’Eglise catholique apparaît comme le vestige sclérosé, pathétique et pourtant arrogant d’un passé révolu. Etrangère au monde qui se construit sans elle, elle semble n’avoir plus rien à dire de crédible à l’homme d’aujourd’hui. S’il faut aussi compter avec d’autres causes, cela explique pourquoi les églises se vident.


2. Un catholicisme sous le signe du Marché

Sur la base d’enquêtes récentes, Frédéric Lenoir déclare qu’en France, moins de 1 % de la population adhère encore intérieurement à l’intégralité du Credo et à la discipline de l’Eglise. 69 % de la même population se déclare pourtant catholique ! Cela signifie que, même parmi ceux qui restent fidèles à la pratique dominicale régulière, les catholiques français prennent massivement distance par rapport au modèle du Temple. Sans doute la réalité est-elle plus ou moins similaire dans une grande partie de l’Europe occidentale. Pour le plus grand nombre, cette migration est progressive. Les gens se reconnaissent de moins en moins dans l’édifice traditionnel, et pourtant ils se considèrent encore comme catholiques. Où donc vont-ils ? La majorité d’entre eux semblent de plus en plus sensibles à une autre logique, horizontale et non verticale, celle du Marché.

Par rapport à l’Église officielle : une contre-dépendance

Sur la place publique, l’Église catholique est identifiée à la figure du pape, mais aussi à une morale castratrice, à la culpabilisation, à l’obscurantisme, au conservatisme, aux croisades, à l’Inquisition et, depuis quelque temps, à la pédophilie des prêtres et des évêques. Beaucoup de catholiques éprouvent du ressentiment par rapport à l’éducation qu’ils ont eue au temps de leur enfance en famille, à l’école ou en paroisse. Ils ont des comptes à régler, et ils vivent leur démarche personnelle comme une émancipation. Leurs options vont systématiquement à contresens du catholicisme traditionnel :

Ils refusent de se laisser dicter une doctrine ou une conduite. Ils sont allergiques à toute pensée obligatoire, et plus encore par rapport à l’imposition d’une morale qui, à tort ou à raison, apparaît étroite, mesquine, obsédée par le rigorisme. C’est la découverte et la pratique d’une " libre pensée ", avec ce que cela peut représenter d’exaltant et d’inquiétant à la fois.

Ils nient l’existence de critères objectifs de la vérité. Il n’y a pas de vérité supérieure incontestable, comme l’Église ne cesse de l’enseigner, mais un monde " plat " où chacun professe sa conviction, à égalité avec les autres. Tout est relatif, il y a de la vérité un peu partout. On ne peut plus avoir que des croyances provisoires et incertaines. Floues aussi, bien souvent. Beaucoup de personnes ne savent pas très bien quelles sont leurs convictions et en viennent à une position proche de l’agnosticisme.

Ils font passer l’orthopraxie avant l’orthodoxie. Si la vérité échappe, il faut tout de même vivre, et donc faire des choix. Le catholicisme est alors identifié à des rites, mais aussi et surtout à une morale altruiste, qui n’exclut pas le pragmatisme. Agir bien est plus important que penser juste.

S’ils s’adressent encore parfois à l’Église, ils refusent toute affiliation. Il faut s’échapper d’une société trop dure et sans horizon. Chacun va donc à la recherche solitaire de sa part de rêve ou de merveilleux, et je suis stupéfait de constater la crédulité de certains. On ne recourt à l’Église que pour satisfaire des " besoins spirituels " personnels ou familiaux, par des rites de passage surtout (baptême, communion, mariage, funérailles) : les prêtres et les paroisses sont des prestataires de service, et rien d’autre. Aucun lien n’est souhaité avec une communauté chrétienne comme telle, mais on demande au curé une belle cérémonie, quitte à devoir passer par ses conditions.

Cet ensemble s’oppose presque trait pour trait au catholicisme traditionnel.

Par rapport à l’Évangile : une relation complexe

Le catholicisme " sous le signe du Marché " cultive un certain nombre de valeurs qui caractérisent l’humanisme occidental d’aujourd’hui : liberté de conscience et d’expression, compassion pour autrui, non-violence, égalité entre les personnes, solidarité, valorisation de l’individu comme tel, etc. C’est ce que ces personnes appellent " vivre les valeurs chrétiennes ", et leur engagement dans la société est souvent admirable. Il faut pourtant se demander si leur projet se situe bien dans la ligne de ce que Jésus a initié il y quelque vingt siècles. La réponse à cette question n’est pas simple !

Les valeurs de l’humanisme moderne ont pour origine lointaine, mais réelle, la dynamique évangélique. Jésus a été l’homme libre par excellence, et il appelait à la liberté. Il était plein de compassion pour ceux qui souffrent, il refusait la logique de la violence, il ne faisait pas de différence entre les personnes… La devise " Liberté, égalité, fraternité " est en parfaite consonance avec ce que les évangiles racontent. La conduite audacieuse de Jésus scandalisait ses contemporains enfermés dans leur conception étroite du judaïsme, et elle n’est sans doute pas étrangère à son assassinat. Les premiers disciples de Jésus ont vécu avec enthousiasme les mêmes valeurs, ce qui leur a d’ailleurs attiré bien des ennuis. Le mouvement d’émancipation du catholicisme " libéral " par rapport au carcan du catholicisme traditionnel va fondamentalement dans le sens de l’Évangile, mais on peut craindre que la liberté conquise ne soit superficielle superficiel et peu responsable. Quand Jésus transgressait les lois de la pureté rituelle, c’était pour un motif supérieur : la santé d’un malade par exemple. Jésus n’agit jamais comme s’il n’était pas soumis à la Loi, mais, à l’intérieur de la Loi, il donne la priorité à ce qui relève de la juste relation humaine, dans la ligne du Décalogue. Beaucoup de catholiques se sont affranchis des lois édictées par les autorités de l’Église sans une motivation analogue, comme si la seule limite à leur liberté était celle des autres. J’ai parfois l’impression que leur conduite relève du caprice ou de la volonté de se singulariser, et non d’une responsabilité assumée ou d’une conviction intérieure forte.

Le primat des pratiques altruistes sur les considérations théoriques correspond, lui aussi, à ce que Jésus propose. Jésus n’a pas enseigné un système philosophique ou théologique, mais sa manière de vivre en disait long. " Aimez-vous les uns les autres ", disait-il. Pour lui, cela signifiait guérir les malades, arracher les gens à leurs démons intérieurs, mais aussi guérir le corps social en réintégrant les exclus, en invitant au pardon et à l’amour des ennemis.

En revanche, le chacun pour soi du catholicisme libéral est totalement étranger à l’Évangile. La vie communautaire était un élément essentiel de la vie des chrétiens des premiers siècles, et Jésus a été le premier à la pratiquer en s’entourant d’une équipe qui l’accompagnait partout et menait la même vie que lui. L’annonce du Règne de Dieu est indissociable de l’expérience de la joie de vivre en fraternité solidaire et de compter les uns sur les autres.

Le même type de catholicisme veut construire une religion ou une spiritualité nouvelle, sans souci d’un enracinement réel dans la Tradition et sans perspective d’avenir à long terme. Jésus, lui, voulait régénérer le judaïsme auquel il n’a jamais cessé d’appartenir ; il n’est pas venu abolir, mais accomplir, en prenant pour critère ce qui était " au commencement ", et même en deçà de Moïse. D’autre part, il ne voulait pas fonder " sa " religion personnelle, mais accomplir la volonté de son Père, dans la perspective de la Fin des temps.

Jésus n’a connu ni notre société ni son idéologie caractéristique, pas plus qu’il n’a rencontré une société sécularisée. Il a cependant pris position face à des réalités analogues, dans le cadre d’une autre forme de mondialisation commerciale, politique et culturelle, celle de l’Empire romain. Il a condamné avec grande sévérité l’idolâtrie de l’argent : " Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez être au service de Dieu et de l’Argent. " (Lc 16,13). Jésus parle de " l’argent trompeur " (Lc 16,9) ; il l’est dans la mesure où il fascine et devient le bien absolu, pour lequel tout le reste sera sacrifié si nécessaire. L’évangile de Luc, en particulier, est sévère à l’égard des riches (1,53 ; 12,16-21) et de l’avidité (12,15). Au contraire de la logique commerciale, qui est celle de l’échange (" je te donne pour que tu me donnes en retour "), Jésus invite à la gratuité. Dieu fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait tomber la pluie sur les justes et les injustes (Mt 5,45). Il ouvre son Royaume à tous, quels que soient les mérites ou les démérites des uns et des autres. Et il invite à faire de même : " Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement " (Mt 10,8). Dans les évangiles, Jésus refuse aussi la recherche du pouvoir et des honneurs, qui va de pair avec celle de l’avidité. On peut lire ici les conversations que Jésus tient avec ses disciples sur le chemin de Jérusalem. Il marche vers le lieu où il sera mis à mort, et il le sait. Les disciples n’ont rien compris : ils se querellent pour savoir qui est le plus grand. Alors Jésus leur dit : " Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous. " (Mc 9,33-37). À celui qui recherche la meilleure place, Jésus oppose la figure du Serviteur, qui accepte de donner sa vie même pour les autres (Is 53). Ces propos sont subversifs. Ils remettent en question non le pouvoir comme tel, mais tout rêve de domination, tout désir d’imposer aux autres sa propre volonté, tout esprit de concurrence. Jésus place un enfant au centre du groupe pour signifier que celui qui doit recevoir toute l’attention et tous les honneurs, c’est celui qui, ailleurs, n’a jamais droit à la parole (Lc 9,46-48 et parallèles). Jésus n’accepte le tire de " roi " qu’au moment où il subit le sort des esclaves condamnés à mort.

La mentalité de Jésus se situait aux antipodes de la pensée néo-libérale, obsédée par les idées de commerce, de profit, de concurrence, de richesse et d’ambition. Cela crée chez beaucoup de catholiques un malaise diffus, comme une mauvaise conscience. D’un côté ils se situent de plain pied dans l’univers mental du Marché, au point de vivre un catholicisme " de consommation " individualiste et syncrétiste. De l’autre côté, ils se souviennent du " aimez-vous les uns les autres " de Jésus. Ils tenteront donc de concilier les deux impératifs. Sans remettre en cause le fonctionnement de la société ou son idéologie dominante, en prenant éventuellement part à la compétition pour la richesse, ils s’emploient néanmoins à rendre service et savent se montrer généreux. Ce compromis vaut mieux que la brutalité du système néo-libéral sans compensation ; il reste cependant très en deçà de l’idéal proposé par Jésus.

Les fruits du catholicisme sous le signe du Marché

Le catholicisme libéral peut se targuer d’être fidèle à une partie du programme de Jésus et même sur certains points de l’être plus que le catholicisme " officiel ". Sur d’autres points, il se trouve en grave déficit. À présent je me demande : quel avenir ce type de catholicisme prépare-t-il ?
Ce catholicisme du " chacun pour soi " n’a pas d’intérêt pour la vie communautaire et ne voit l’Eglise que comme prestataire de service, sans engagement personnel ; à terme, cela signifie la fin de la vie en Eglise.
D’autre part, la mémoire proprement chrétienne est disqualifiée comme un donné trop traditionnel, reçu dans l’enfance. La transmission de cette mémoire est largement compromise. Elle est de moins en moins réelle en famille, sinon par les grands-parents. Sans lien durable avec une communauté chrétienne, la catéchèse paroissiale donnée aux enfants est vite oubliée. Il n’y a presque pas de transmission du récit des évangiles dans son dynamisme, presque plus de mémoire commune à laquelle chacun peut s’identifier.
Le catholicisme est-il soluble dans la mentalité néo-libérale ? Pour moi, la réponse ne fait aucun doute, et elle est positive. S’il perd la mémoire vive des événements fondateurs et ne peut s’appuyer sur une dynamique communautaire forte, le christianisme privatisé se dilue petit à petit et perd ce qui fait l’identité propre des chrétiens. Le catholicisme " libéral " est une grande fabrique d’ex-chrétiens. Ce catholicisme-là est aujourd’hui majoritaire ; il risque d’entraîner la déchristianisation définitive de la société. Éthique, spiritualité et religion se perpétueront en s’adaptant, mais dans quelle mesure pourront-elles porter le nom de " chrétiennes " ?

3.Un catholicisme humaniste, fondé sur l’accueil de l’Evangile dans sa logique propre

- Liberté : expérience fondatrice de Paul… Jésus homme libre ; comprend liberté de penser
- Egalité : Ga 3,28 ; égalité aussi avec les " autres " = tous en quête de vérité ; femmes et hommes
- Fraternité : " les uns les autres " ; idéal communautaire ; vaste réseau fraternel, qui couvre la terre entière
- Mais aussi un humanisme ouvert à une transcendance : Dieu qui se mêle à ce qui tourmente l’humanité, jusqu’à en mourir ; Dieu qui est tout le contraire du Grand Potentat Céleste

Ce catholicisme humaniste et évangélique n’est pas donné " clé sur porte ", mais il doit être chaque jour réinventé. Sans doute n’intéressera-t-il qu’une minorité ; cela a toujours été le cas, dans l’histoire du christianisme. L’important n’est peut-être pas que l’Eglise catholique rassemble les foules et montre sa puissance, mais que l’espérance ouverte par un certain Jésus de Nazareth inspire la vie réelle de ceux qui y sont sensibles, qu’elle porte des fruits de bonheur, qu’elle soit signe d’un avenir possible pour l’humanité.

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