"Violence humaine, violence de Dieu"

Conférence au CMK,le 6 décembre 2008 Par Daniel Marguerat

Notes de Madame Anne JASON

(PS notes personnelles, incomplètes et peut-être parfois inexactes).

1. Dieu est-il un Dieu violent ?

Les violences humaines parcourent la Bible. Peut-on parler des violences de Dieu ?
Différence entre violence et agressivité :
Agressivité = force positive, négative quand elle se tourne contre autrui.
Violence = usage ou abus de la force qui vise à détruire autrui.
Dieu est-il violent ? (Question posée à l’assemblée).
- Dieu du jugement dernier détruit.
- Déluge = destruction de l’immoralité.
- Plaies d’Egypte.
- Destruction de Sodome.
Evénements sanglants auxquels Dieu est mêlé de près ou de loin. Auteur ou garant. (Apocalypse 20).
Quel est le lien entre Dieu et la violence dans l’AT et le NT ?

2. La violence au commencement : Caïn et Abel (Genèse, 4).

Gn 1-11 relate ce qui se déroule à l’origine, au fondement de toute existence humaine.
= ce qui est au commencement de notre existence et en est le fondement.
Caïn = le javelot, le forgeron, l’artisan. Image de la force, de la puissance, de la maîtrise.
Abel (Evel en hébreux) = vapeur, rien. = fragilité. « La petite buée, le fragile ».
Pourquoi Dieu agrée-t-il le sacrifice d’Abel et non de Caïn ?
Dieu jette un regard favorable = bénit. (famille nombreuse, troupeaux abondants …).
Abel réussit dans ses affaires, et pas Caïn.
Il n’y a pas de réponse, parce que, dans la vie, cela se passe comme cela. La vie est inégale, injuste.
Caïn en est renfrogné. Juste avant que sa violence se déchaîne, juste avant l’éclatement fatal de la violence, Dieu s’adresse à Caïn. Il rappelle qu’il est le maître et peut dominer la violence.
Colère qui nous domine, nous possède. La blessure venue de l’injustice de la vie déclanche une violence qui aboutit au meurtre.
Ce n’est pas Dieu qui maudit Caïn : « Tu seras maudit de la terre … ». Dieu tire les conséquences de la violence qui a dominé Caïn.
« Ma faute est trop grande … ». Caïn le fort émet un discours de fragilité. Comme si, ayant cru supprimer Abel, « la petite vapeur », la fragilité d’Abel vient en lui. Comme si Caïn avait oublié sa part de fragilité ...
Caïn craint d’être tué par vengeance.
Mettre un signe sur quelque un = faire alliance avec lui.
Dieu ne maudit pas Caïn qui ne l’a pas écouté. Il accepte de faire alliance avec lui et de le protéger.
Abel est tué avant d’avoir eu une descendance => nous sommes fils de Caïn.
=> Dieu accepte de faire alliance avec une humanité qu’il sait capable de violence, capable du pire.
La violence existe dès les commencements de l’humanité. Elle est intégrée dans tout humain.
Dieu fait alliance avec cet humain marqué par la violence.
Dès l’origine, la Bible nous insère dans une humanité marquée par la violence. C’est le premier temps de la démarche biblique : Dieu se mêle et est solidaire d’une histoire de violence.

3. Réguler l’usage de la violence.

La conquête de la terre promise (Josué,6).
Lecture insupportable pour ceux qui sont sensibles à la violence. Enchaîne massacre sur massacre.
Josué 6, 2 : « Regarde, je t’ai livré Jéricho ». Massacre intégral de la population.
Texte qui a justifié la conquête de l’Amérique du Nord (= Terre Promise => population exterminée), de l’Afrique du Sud (+ apartheid).
Le livre de Josué est la légitimation théologique de l’usage de la violence collective, mais il est à replacer dans la culture où il est apparu.
Violence curieuse : stratégie de procession cultuelle.
v. 17 ville frappée d’anathème. Anathèma < hébreux = ce qui appartient à l’idole, au dieu païen, et qui souillerait Israël.
= ce qui appartient à Dieu. Israël ne doit pas se l’approprier. Israël doit se mettre à distance de ce qui est anathème.
Texte replacé dans la culture du 7e siècle ACN (fixation littéraire du livre de Josué) :
Période troublée, gros affrontements politiques (Egypte, Assyrie, Babylone). Guerre militaire, religieuse et économique. Pas de pitié pour les vaincus : terres, temples détruits, population exterminée ou déportée, entraînée en esclavage.
Déclarer anathèmes les habitants de Jéricho, c’est les retirer de la violence et de la cupidité d’Israël, c‘est dire : « Ils ne t‘appartiennent pas, tu ne t‘approprieras pas ces biens, ils sont retirés à ta volonté de pouvoir ». C’est protéger les vaincus de la violence des vainqueurs.
La population est tuée, massacrée, mis pas comme vengeance : Ils sont mis à part parce qu’ils appartiennent à Dieu. Leurs biens sont affectés au trésor du Seigneur.
Josué,7 : malheurs de (...) qui a commis l’erreur de garder pour lui et de mettre de côté une partie des biens de Jéricho. (Défaite devant la ville suivante parce qu’un homme d’Israël s’est approprié ce qui était anathème. Hommes, femmes, bétail doivent être brûlés.
= Limite posée à la violence. La violence militaire trouve un point d’arrêt. Régulation de l’usage de la violence en Israël : la loi du talion. (Lv - Ex - Dt).
La loi du talion régule l’exercice de la justice tribale de l’Israël ancien.

4. Stopper la spirale de la violence. (NT)

Au cœur de la conviction chrétienne réside un événement d’une extrême violence : Jésus est exterminé par la violence humaine. Ce massacre du Fils par la violence humaine est considéré comme ce lieu où Dieu se dit en vérité. C’est une révolution théologique : la Toute-Puissance de Dieu se dit dans la fragilité extrême d’un corps pendu !, ce qui s’oppose à l’imaginaire croyant ; la Toute-Puissance de Dieu se dit dans la violence faite à un homme qui meurt du plus atroce des supplices.
Le christianisme fonde sa foi sur un fait d’une violence ultime.

Les récits de la Passion.

Jésus prie : « S’il est possible que cette coupe passe loin de moi ». Il demande à Dieu d’échapper, puis reconnaît son acceptation de la violence qui va l’emporter.
Mt 26,47-56 « Penses-tu que je ne puisse faire appel à mon Père? » dit Jésus à Pierre qui a blessé l’officier. Dieu ne répond pas par la violence qui vient. Jésus consent à la violence en sachant qu’il pourrait invoquer un Dieu qui le sauverait.
Ps 21,2 : Cris du juste, de l’innocent, qui dit son désespoir d’être abandonné par Dieu, et en même temps le dit à celui qui reste pour lui « Mon Dieu ».
Jésus abandonne l’idée d’un Dieu puissant, fort, qui viendrait le délivrer. Ici, Jésus se dit abandonné. Il meurt dans l’insondable solitude du condamné.
La violence n’est pas le dernier mot de la condition humaine, parce qu’il n’y a pas de riposte divine à la violence faite à Jésus-Christ. La loi du talion n’est plus en vigueur. Dieu ne venge pas la mort du Fils.
Nouvelle image de Dieu qui se faisait le garant de la réparation. La violence n’a pas de réponse.

Lors du dernier repas (4e signe).

Pain = métaphore du corps brisé. Coupe = sang de l’Alliance versé pour la multitude. Instauration d’un rite destiné à commémorer la mort. Dit ce qu’implique le sang versé, qui n’appelle plus le sang, ne retombe plus comme une malédiction. Annonce l’image d’un Dieu qui renonce à la violence. Le sang versé devient signe de pardon.
Cette compréhension-là d’un rapport de Dieu à la violence est déjà présente dans le Sermon sur la montagne (« Vous avez entendu … moi, je vous dit …). Abolit la loi du talion. Annonce de ce qui se passera à la Croix.
Pouvons-nous envisager que pour stopper l’usage de la violence, il faut renoncer à la riposte, à la réparation? Accepter de ne pas riposter.
Moments où nous avons été tout proches de cette vérité-là.
La loi du talion ne peut réguler la violence.
Excès inverse demandé par Jésus : « Fais-en deux » … Attitude provocatrice, agressive, mais non violente : Laisse l’autre face à la violence qu‘il a déchaînée en refusant de lu répondre par un geste symétrique.
Jésus à la Croix endosse ce que Mt 5 annonçait.

Jugement dernier.

Comment expliquer que, malgré ce changement se déploie la rhétorique violente du jugement dernier ?
Violence miroir, càd violence de Dieu qui fait miroir à la violence humaine, qui l’exhibe.
Parabole du serviteur impitoyable : la violence du roi n’est que le miroir de la violence du serviteur.
La différence entre la générosité fabuleuse du roi et l‘ingratitude du serviteur déclanche la violence du roi.
Le serviteur est pris en flagrant délit d’incohérence. Ce n’est pas une fatalité qui s’abat sur l’humanité, c’est un risque auquel nous nous exposons si nous nous installons dans une telle incohérence.
Ce n’est pas un destin de violence, mais un avertissement rigoureux et sérieux. C’est comme un panneau de signalisation qui annonce un tournant dangereux et sévère. L’annonce permet d’éviter d’être en proie à un accident.
C’est un discours d’indignation à la manière des prophètes, pour éviter une catastrophe, la violence en retour de Dieu.

Conclusion

Gn 4 Violence intégrée à toute condition humaine.
Dieu accepte de faire alliance avec l’humain violent.
La violence s’enracine dans l’injuste inégalité de la vie.
Dieu invite à dominer le péché.
Josué : La loi du talion est une limitation à l’usage de la violence, une protection contre l’appétit des vainqueurs...
NT : Dieu n’use pas de son droit de riposte. Jésus invite à entrer dans la grâce de la non-riposte. Jésus dénonce des attitudes.

Débat

? - Le moment où Dieu fait alliance avec l’homme violent, c’est quand il a reconnu sa faute et sait qu’il mérite une punition ?
DM - Oui, là où Caïn reconnaît sa part d’Abel. Il ne peut nier sa responsabilité. Il reconnaît qu’il n’a plus aucun droit à invoquer.
La malédiction du sol n’est pas effacée. L’histoire de l’humanité est jalonnée par la malédiction. Dieu s’obstine à maintenir son alliance avec cet homme-là.
? - Lien entre l’alliance avec Caïn et les génocides qui ont jalonné l’histoire (manipulations de Dieu : Gott mit uns).
DM - Gott mit uns est une lecture exacerbée de Josué, qui oublie l’Evangile. Dans les génocides qui ont déferlé, les vaincus n’ont pas été mis au bénéfice de l’anathème. Les biens ont été confisqué.
Livre d’un Turc travaillant aux USA. Il a fouillé les archives de l’empire ottoman finissant et a découvert la preuve de la participation active de l’appareil officiel ottoman au génocide arménien. Dans la deuxième partie de son ouvrage, il s’interroge sur les raisons d’un consentement politique au génocide. Rôle de la cupidité (Les Arméniens étaient plus riches que la moyenne des Turcs. La petite bourgeoisie turque s’est emparée des biens des Arméniens) => raisons du génocide = volonté d’uniformité + accaparer les biens.
Gn 4 pour tenter de freiner l’envahissement de Caïn par la violence. « Le péché est tapi à ta porte », il va s’emparer de toi.
Guerres d’extermination qui se reproduisent de façon récurrente.
Violence indomptable qui sans cesse revient prendre possession des populations. Appel, promesse : « Toi, domine-le ».
Si la violence trouve sa source dans le sentiment de disqualification de celui qui a moins … Caïn veut tuer le succès pour exister, il veut exterminer l’autre.
Seule construction du JE qui a expérimenté et intégré l’acceptation inconditionnelle de Dieu : Dieu l’accueille, l’accepte et le reconnaît. = Justification par la foi. (= résilience de Boris Cyrulnik).
Ceux qui résistent sont ceux qui ont vécu une acceptation inconditionnelle par leurs parents ou par des substituts. Ils ont construit un « JE » qui permet de résister aux conditions humainement dégradantes.
La vie dans sa dureté atroce ne dit pas tout de mon existence.
Pâques = réhabilitation de Jésus qui a traversé la mort dans un sentiment de détresse totale.
? - Par rapport au massacre des nouveaux-nés.
On ne peut tenir un discours sur Dieu et la violence sans tenir compte du retournement de la Croix.
AT : Dieu protège son peuple en cautionnant la violence.
1Co : « Nous prêchons un Messie crucifié, scandale pou les Juifs … ».
Affirmation inacceptable si on n’accepte pas de crucifier un imaginaire de Dieu. Depuis la mort du Fils et son renoncement à exiger une riposte, on ne peut plus identifier Dieu avec le moindre tsunami. (Légions d’anges auxquelles Jésus a renoncé). A partir de la Croix, Dieu se dit dans la fragilité ; Dieu n’est plus le potentat qui tue les uns pour protéger les autres.
La Shoah : événement dans lequel le peuple élu a failli disparaître.
=> athéisme (L’histoire a démentit toute trace de miséricorde de Dieu).
Ou => Levinas : autrui devient la trace de l’Autre.
Ou => : Dieu en retrait (Dieu a décidé de se tenir en retrait de l’histoire). Il faut maintenir le rapport Dieu/violence ou le modifier.
Dieu est lié à l’homme violent, mais pas à la violence comme telle.
Dieu est à trouver dans le silence et la fragilité.
? - Dieu en retrait - Dieu qui refuse de se venger. Comment distinguer le laisser-faire du refus de la vengeance ?
DM - La pratique non violente est une pratique agressive. Agressivité qui tente de sauver la vie.
Provocation agressive de la non-violence, parce qu’elle dénonce la violence de l‘autre. (Tendre l’autre joue).
Force subversive qui invite à faire quelque chose d’autre, d’inattendu et de provoquant.
Cela demande d’investir une force et une agressivité plus importantes à mobiliser que le réflexe de la riposte.
Bloquer le réflexe de la riposte pour trouver une autre manière de réagir, une réponse beaucoup plus forte que si on laisse parler la violence en soi : nous avons la force de faire nettement mieux.
Quand un malheur s’abat sur nous, on ne peut d’abord que dire : « Pourquoi Dieu me laisse? » (« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? »), puis on peut accepter de suivre un chemin dans lequel on découvre peu à peu que Dieu se manifeste de manière discrète.
Discrétion de Dieu. Dieu présent, actif, mais discret. Se mettre à l’écoute de signes discrets d’une présence.
Dieu discret dont il s’agit de percevoir le signes de tendresse et d’attention, souvent au travers des autres.
« Père, pardonne-leur … ». Demande au Père de ne pas riposter, de ne pas se venger. Donne une raison au non interventionnisme, à la non riposte de Dieu. Pâques : ce n’est pas l’affirmation « Ouf !, ce n’était qu’un mauvais moment à passer ! ».
Pâques = la Croix n’est pas l’ultime parole de Dieu. Dieu dit son acquiescement à la victime et non au bourreau.
Dieu montre où est le lieu de son Incarnation.
La Résurrection valide la Croix comme lieu de la révélation de la divinité.
Le rideau du temple déchiré : Dieu n’est plus dans le saint des saints. Il doit être vu et entendu dans le Christ en croix. Migration de Dieu dans le corps abîmé du Fils.

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