"Croire en un seul Dieu..."

Croire en un seul Dieu, chrétiens et musulmans

M. Villers - CMK Verviers le 17-10-2007

Au cours de religion, un des constats assez généralement partagé par les professeurs, c’est l’absence de toute pensée de Dieu, de toute théodicée, qu’elle soit élémentaire, traditionnelle ou philosophique. Il n’y a plus de transmission d’un tel cadre de pensée, ce théisme culturel qui servait de base pour présenter la conception chrétienne de Dieu. Bien sûr, il y avait à corriger cette théodicée, ce Dieu des philosophes pour faire place au Dieu de la foi.

Aujourd’hui, très nombreux sont les jeunes de nos classes qui non seulement n’ont pas de cadre conceptuel pour penser Dieu, mais ne se posent même pas la question de Dieu. Nous sommes bien au-delà de l’athéisme militant ou pratique, dans l’ignorance de la question même.
Et puis voilà qu’au sein de nos classes, de jeunes musulmans provoquent le retour de cette question en professant fièrement leur foi en Dieu. Et les jeunes d’origine chrétienne se trouvent le plus souvent démunis, ne serait-ce qu’intellectuellement, pour être en mesure de se situer eux-mêmes.
N’avons-nous pas là, comme en réduction, la situation qui prédomine en Europe occidentale ?
Nous examinerons les choses en trois temps.
Pourquoi cette situation ou comment se pose aujourd’hui la question de Dieu ?
Quelles ressources pour penser la question et y répondre peut-on trouver dans le Christianisme et dans l’Islam ?
Comment se pose aujourd’hui, en Europe occidentale, la question de Dieu.

  • 1.1 La traversée de l’athéisme
  • 1.2 Un cadre de pensée dominant : le scientifico-technique
  • 1.3 La rencontre des religions
  • 1.4 Une société politique régie par le pluralisme démocratique
  • 1.5 Au-delà de la nature
  • 1.6 La mutation du sentiment religieux. Comment la tradition catholique a traité la question de Dieu
  • 1.7 Nommer Dieu ou à la recherche de son nom propre
  • 1.8 Comment procédaient les anciens théologiens chrétiens
  • 1.9 Dieu dans la théologie moderne
  • 1.10 Dieu est amour, dernier texte du Magistère sur la question. L’approche de Dieu dans l’Islam : regard catholique
  • 1.11 La profession de foi en Dieu de l’Islam
  • 1.12 Le Concile Vatican II : Nostra Aetate (1965)
  • 1.13 Le Pape Jean-Paul II : A la jeunesse au stade de Casablanca (1985)

I. Comment se pose aujourd’hui, en Europe occidentale, la question de Dieu.

Je retiens six caractéristiques pour décrire le contexte culturel qui conditionne la question de Dieu aujourd’hui et en Europe occidentale.

1° La traversée de l’athéisme

1. Ce qu’il est convenu d’appeler la modernité, et dont la phase initiale et programmatique est l’époque des Lumières (XVIII°), se manifeste sous la forme d’un mouvement de pensée et d’action dont le moteur est la revendication d’autonomie de l’homme que ce soit par rapport à la vérité, aux pouvoirs de tout nature, à Dieu. Du XVII° au XX° siècle, en Occident, la ligne de force de l’évolution est le passage de l’hétéronomie à l’autonomie ou le rapatriement au niveau de l’homme de tout ce qui s’imposait à lui de l’extérieur ou d’en haut. Que ce soit au niveau social, intellectuel, religieux ou scientifique, l’être humain s’émancipe et devient majeur, comme Kant désignait ce stade.
2. Le deuxième moment clé de cette histoire de l’Europe occidentale, et qui nous intéresse particulièrement, est l’apparition de l’athéisme qui résulte de ce mouvement d’émancipation de toute autorité extérieure ou supérieure, mais aussi de l’appauvrissement de la théologie – de la conception de Dieu – qu’est le déisme. Le déisme est la réduction du Dieu de la révélation à ce qu’on peut en penser rationnellement. Ce Dieu accessible par les seules lumières de la raison et de la nature est l’aboutissement du Dieu de la métaphysique, l’Etre suprême, un concept. C’est le « grand horloger » des déistes. Kant, par sa critique de la métaphysique et plus largement du champ de la connaissance, détruit cette religion naturelle en établissant l’impossibilité pour la raison théorique de démontrer l’existence de Dieu. Cela conduit à mettre l’accent sur la foi avec tout le registre d’existentiel, de sentiments et de raison qu’elle comporte. Mais alors s’ouvre, sur ce point, un autre front : Dieu ne serait-il pas simplement une projection de l’homme ? L’homme attribue à Dieu ce qu’il est lui- même ; l’essence de l’homme, ce qu’il est et doit être, c’est cela qu’il projette devant lui et nomme Dieu. L’homme doit reprendre ce qu’il lui appartient, son essence. L’athéisme est donc simplement l’émancipation de l’homme.
3. Tout ce mouvement se traduit dans une expression célèbre de Nietzsche : « Dieu est mort », qui prend acte de la fin de Dieu comme concept en même temps que de toute philosophie des essences fixes et éternelles. Dieu est mort car désormais inutile, superflu. Dieu n’est pas nécessaire pour être homme, ni pour penser, ni pour vivre.
4. A côté de ce vaste mouvement des idées, des représentations de Dieu diffusées par l’Eglise ont marqué les esprits profondément et ne sont pas sans expliquer rejet et, en tout cas, malaise à l’égard de Dieu. Principalement, deux images de Dieu restent fort répandues dans le monde européen occidental : le Dieu culpabilisateur et le Dieu violent. Le Dieu qui interdit est aussi celui qui voit tout, qui surveille et punit. Il est le résidu de ce qu’on a appelé la pastorale de la peur dont la conséquence est une forme de culpabilisation fréquente chez l’homme occidental. L’autre image négative de Dieu et répandue largement aujourd’hui est celle d’un Dieu violent. « Que dire de tant de conflits invoquant des motifs religieux ? Nous rejoignons aussi l’accusation contemporaine de violence faite à toute religion. Spécialement aux monothéismes. L’idée même de Dieu unique n’est-elle pas faite pour engendrer la violence ? » (Bernard Sesboüé, Croire, 1999, p.83-97)

2° Un cadre de pensée dominant : le scientifico-technique

1. La science, comme le mot l’indique, est cette capacité de connaître qui caractérise l’homme. L’homme a développé ce champ de la connaissance d’abord dans une perspective qu’on peut appeler de contemplation ou « théorie ». Il s’agissait d’observer, de comprendre, d’admirer, de s’étonner. Le rapport de l’homme avec les choses, avec la nature, était fait de respect et d’accueil d’un donné, d’un déjà là qui s’imposait à lui. Avec la Renaissance, les grandes découvertes, géographiques et scientifiques, l’homme instaure un nouveau rapport avec la nature, dans lequel, au lieu de subir un certain ensemble de conditions, l’homme modifie ces conditions selon ses propres préférences. « La science moderne n’est plus une « theôria », une vue ordonnée du monde, une contemplation de l’essence des choses, elle est une « technê », une intervention volontaire dans le donné, une prise de possession active des puissances qui habitent la nature. C’est pourquoi la prolifération des techniques et de leurs applications est coextensive au devenir de la science. » (Jean Ladrière, La science, le monde et la foi, 1972, p.17-33)
2. L’expérience, càd, l’expérimentation, fait partie de la rationalité scientifique. A partir de là, on pose, on définit un objet « scientifiquement connaissable » (mesurable, manipulable, etc.) qui correspond aux limites du champ scientifique. La science ne cherche plus les fins de l’univers, mais comment les phénomènes se produisent. Du pourquoi, on passe au comment ; des fins aux causes.
3. Cette démarche, caractéristique des sciences expérimentales de la nature – constituée en paradigme du projet scientifique – a prétendu au monopole du savoir. Lorsqu’elle se veut ainsi totalisante, la science est principe d’athéisme. Par méthode, Dieu est exclu car il n’est pas un objet répondant aux conditions de l’expérimentation et de l’objectivité. Dans la mesure où cette vision de la démarche scientifique est devenue le modèle de tout savoir, se pose alors la question de la plausibilité « culturelle » du domaine du religieux et de la question de Dieu.

3° La rencontre des religions

1. Rien de surprenant à constater la présence de plusieurs religions et de leurs adeptes dans nos pays d’Europe occidentale. Ce fait porte évidemment à conséquences profondes sur la manière dont chaque croyant situe sa foi, sa religion dans cette pluralité – de juxtaposition, de dialogue ou de concert. Pour beaucoup, cela reste un choc culturel et religieux. Comment comprendre, donner sens à cette pluralité ? Cette pluralité externe entraîne inévitablement un pluralisme interne à chaque religion, puis à chaque croyant avec une modification du croire lui-même qui va inclure dans son acte d’adhésion à telle religion le fait qu’elle est une parmi d’autres. Il y a donc là comme un pluralisme intégré – en pensée ou en acte - à la démarche de foi de chaque croyant. S’il est nécessaire – et on le faisait déjà hier – de justifier selon les principes de « ma » religion, l’existence d’autres religions (que l’on peut considérer comme dépassées, incomplètes, erronées, etc.), il est surtout, aujourd’hui, indispensable de passer de cette théologie de la pluralité à une théologie du pluralisme religieux ou comment justifier, en les intégrant dans le cadre de « ma » religion, les autres religions. Autrement dit, il ne s’agit plus de constater un fait et de l’expliquer, mais de « savoir » pourquoi mon Dieu a voulu plusieurs religions et non une seule, la mienne. S’il y en a plusieurs, ce n’est pas un « hasard », c’est voulu par Dieu, « mon » Dieu.
2. Le pluralisme religieux peut conduire à relativiser les caractères particuliers de chaque religion au profit d’un théocentrisme radical selon lequel toutes les religions tournent autour du soleil qu’est le mystère de Dieu ou de la Réalité dernière de l’univers, quel que soit le nom qu’on lui prête. Sous prétexte que Dieu seul sauve, on est tenté de relativiser le salut particulier constitué par l’adhésion à telle religion.

4° Une société politique régie par le pluralisme démocratique

1. Aujourd’hui l’idée de Dieu n’a plus de fonction sociale, elle ne remplit plus un rôle normatif dans l’organisation de la société des hommes. Hier encore, « le pouvoir auquel les hommes obéissaient était un pouvoir qui tombe d’en haut, qui s’impose à eux d’une manière inquestionnable et qui ne requiert que la soumission. Historiquement parlant, les religions n’ont été que l’organisation de l’hétéronomie. L’essence du phénomène démocratique des sociétés modernes, c’est la rupture avec cet ordre hétéronome, c’est l’engagement vers l’institution d’une politique de l’autonomie. » (Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, 1985 ; La religion dans la démocratie, 1998 )
2. La démocratie moderne, c’est la définition par les hommes eux-mêmes de l’organisation de leur société. En ce sens, elle est l’expression par excellence de la sortie de la religion. En effet, le pouvoir des hommes se substitue à l’ordre défini par les dieux ou supposé voulu tel par Dieu.
3. La modernité politique est essentiellement l’avènement d’un Etat de droit fondé sur le contrat social et non sur un principe transcendant, Dieu. Dieu n’est plus là pour influencer nos affaires de manière directe ; il est même devenu incongru de mêler l’idée de Dieu à l’organisation de la société des hommes. « Les sociétés contemporaines achèvent l’arrachement du principe d’autorité à toute transcendance, fût-elle celle de l’ordre de la nature. Il n’y a plus d’autorité « tenue d’en haut ». (Danièle Hervieu-Léger, Catholicisme, le fin d’un monde, 2003, p.81-89)
4. La religion, en conséquence, change de sens. Hier, elle consistait non d’abord en des croyances, mais dans une organisation du monde humain, un ordre qui tient les hommes ensemble, comme ordre extérieur, antérieur et supérieur à leur volonté. Mais l’extinction de la fonction sociale du christianisme n’entraîne pas nécessairement la fin du christianisme comme expérience vécue et comme croyance individuelle. « Les religions n’ont survécu à cette mutation radicale qu’en changeant de statut, en devenant en fait le contraire de ce qu’elles étaient initialement. Hier elles structuraient les communautés. Elles sont devenues des religions de l’individu, des convictions de la personne. (Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, 1985 ; La religion dans la démocratie, 1998. Divers interviews sur son blog).

5° Au-delà de la nature

1. « Dans les sociétés de la modernité, la nature n’est plus un ordre. Dans un double sens : d’une part, la nature est de moins en moins susceptible d’être perçue comme un univers unifié, cohérent et harmonique, régi par des lois clairement identifiables ; s’impose au contraire désormais le rôle du hasard, des conflits et des ratés dans l’ensemble des phénomènes évolutifs. D’autre part, en tous domaines, la nature prescrit de moins en moins sa loi aux humains. Où sont les repères intangibles lorsqu’il s’agit de la définition de la vie et de la mort ; de la délimitation de l’humain et de l’inhumain ; ou encore de l’humain et de l’animal. » (Danièle Hervieu-Léger, Catholicisme, le fin d’un monde, 2003, p.241-245)
2. Mais comment alors expliquer le souci écologique qui semble vouloir restaurer le respect de l’ordre naturel et de ses lois ? En fait, le souci écologique témoigne précisément que la nature a cessé d’être un ordre, et est devenue le résultat de décisions collectives et d’interventions individuelles.
3. Comment s’accorder sur un ordre des choses « absolu », incontestable, universel, qui s’impose à tous quelle que soit sa culture ? Un ordre des choses qualifié de naturel et fondé, voulu, par Dieu était la référence ultime, le refuge d’une pensée de l’absolu et engageait les fondements religieux de notre culture. La nature n’est plus cet ordre – dit naturel – cet ordre indépassable dans lequel s’ancrait ultimement toutes les représentations de l’absolu.

6° La mutation du sentiment religieux

1. Deux grands modèles d’attitude religieuse peuvent être identifiées. Dans le premier, l’homme se découvre vit dans un monde naturel qui lui parait stable, donné une fois pour toutes, avec ses lois. Il perçoit cette nature comme le signe et le réceptacle de la puissance divine. Dans ce cadre, Dieu est conçu comme le maître de la nature, comme l’ordonnateur du monde. Dieu domine le monde et, par voie de conséquence, l’homme lui-même. Il ne reste à l’homme qu’à se remettre entre les mains de Dieu, à se confier à Dieu et à attendre que Dieu lui donne tout ce dont il a besoin. L’autre forme de l’attitude religieuse, beaucoup plus récente, est celle de l’intériorité, d’un retour à l’intériorité. « Dans la première attitude, l’homme est en quelque sorte ouvert devant la nature ; c’est en dehors de lui qu’il cherche les signes de Dieu. Dans la seconde, l’homme cherche la présence de Dieu et les signes de Dieu en lui-même. Cette attitude s’est développée au moment où la conscience s’est mise à réfléchir sur elle-même. Elle s’est établie à la même époque que la découverte du cogito, de la conscience de soi, dans la philosophie européenne, découverte elle-même liée à l’essor initial de l’esprit scientifique moderne. » (Jean Ladrière, La science, le monde et la foi, 1972, p.98-99)
2. C’est donc bien la modernité qui transforme de l’intérieur les mentalités religieuses en plaçant l’individu et ses affects au centre. S’impose alors la figure d’un Dieu « près du cœur », avec qui le fidèle entretient une relation affective, un face à face qui le constitue précisément comme un sujet croyant.
3. Le rapport à Dieu devient facteur de constitution du croyant comme sujet et découverte de soi comme individu. La religion, la spiritualité, Dieu lui-même seront progressivement mis au service de l’accomplissement de soi. « Si la conquête de l’autonomie du sujet est bien au centre de la construction de la modernité, elle s’accompagne désormais de la revendication du droit de chacun à son propre accomplissement, dans toutes les sociétés où la question du bien-être s’est substituée de façon définitive à celle de la survie. Cette revendication de l’accomplissement de soi, et l’exaltation de la subjectivité qui lui correspond, est portée par un individu qui réclame d’être considéré dans sa singularité. » (Danièle Hervieu-Léger, Catholicisme, le fin d’un monde, 2003, p.81-89)

II. Comment la tradition catholique a traité la question de Dieu ou comment parler de Dieu

Le mystère de Dieu provoque en nous un vertige, et il a fasciné certains au point qu’ils en ont fait un Absolu radicalement séparé et inconnaissable. D’autres ont cru pouvoir élever, à partir du monde, un discours apte à parler de Dieu avec justesse.

1. A la recherche du nom propre de Dieu

On peut penser à Yahweh révélé par Dieu lui-même à Moïse (Ex 3,14), mais c’est un mot archaïque dont le sens reste obscur. Chez les chrétiens, on a souvent considéré le mot Père comme une sorte de nom propre. Ce n’est pas le cas dans le NT. Dans les synoptiques, Jésus l’emploie comme un attribut : le caractère paternel de Dieu désigne une proximité aimante et protectrice.Chez Jean, il recouvre la relation particulière de Jésus (le Fils) à Dieu, son Père. Dans les écrits du NT, un attribut tend à prendre la valeur d’un nom propre : l’amour. « Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est Amour. » (1Jn 4,8). Mais, le seul nom convenant vraiment à Dieu dans le NT, c’est « Dieu » (ho theos) En effet, s’il n’y a pas de nom propre de Dieu dans la Bible, le mot « Dieu » est utilisé comme un nom personnel. Dieu, ho theos, renvoie à ce premier nom que l’on appelle aussi le « Père ». On a été amené à user d’un vocabulaire à trois termes différents pour parler de Dieu. Au-delà des noms, à concevoir une économie – un régime de salut – mettant en œuvre trois instances dont l’une, le Père, demeure non manifestée sinon à travers les deux autres : Jésus-Christ – le Verbe- et le Saint-Esprit. L’usage même du mot Dieu en vient petit à petit à englober les trois instances. Ce glissement représente non une expérience mais le fruit d’un raisonnement. Cette évolution aboutit au dogme trinitaire (trois hypostases, une nature divine). Enfin, le changement le plus décisif sera celui du déplacement même de la triple image. On passe d’une considération stricte sur l’économie – ce qui a lieu dans l’œuvre du salut et qui exige que l’on use, pour parler de Dieu, du triple langage – à une spéculation qui porte sur la vie trinitaire en elle-même jusqu’à user d’analogies psychologiques.

2. Comment procédaient les anciens théologiens

Dieu est compris en Orient comme l’Un, au-delà de l’être, absolument inconnaissable. La théologie devient d’abord négative dans son approche de Dieu. Reste une énigme dont on ne peut se rapprocher que par une union mystique. En Occident, la théologie se fait, avec Augustin et Thomas d’Aquin, étude de la nature divine commune aux trois personnes. Comme la nature divine est accessible déjà à la raison naturelle, St Thomas utilise toutes les ressources de la philosophie. Il interprétera la parole de Dieu à Moïse : « Je suis celui qui suis » dans un sens ontologique ; Dieu est l’Etre absolu, et cela permet de rendre compte de tous les attributs et de toutes les oeuvres de Dieu. Cette théologie ontologique porte en germe le risque d’un fausse objectivation de Dieu. Ainsi, qu’est-ce que la révélation ajoute de spécifique aux propriétés de l’être (vérité, bonté, unité, etc.) transposées en Dieu ?

3. Dieu dans la théologie moderne

En réaction à l’objectivisme théologique, à qui est fait le reproche de réduire la nouveauté de l’événement de la Révélation, la théologie contemporaine s’est voulue plus existentielle, plus personnaliste. Le Dieu chrétien est à rencontrer dans la foi comme un sujet qui interpelle et non à traiter comme un objet conceptuel auquel on applique des propositions sans influence sur la vie. Mais le risque est ici de réduire Dieu au sens qu’il peut avoir pour l’homme. La théologie d’aujourd’hui se veut donc dépassement à la fois de l’objectivisme de la théologie traditionnelle et de l’existentialisme théologique. Ce dépassement est cherché dans une fidélité plus grande à la Révélation elle-même. Dieu s’est fait connaître en Jésus-Christ. C’est à partir de Jésus-Christ qu’on peut saisir qui est Dieu et non à partir de l’idée que l’homme s’en fait. « Dieu est amour », dernier texte du Magistère sur la question «Dieu est amour : celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu en lui» (1 Jn 4, 16). Ces paroles de la Première Lettre de saint Jean expriment avec une particulière clarté ce qui fait le centre de la foi chrétienne: l’image chrétienne de Dieu, ainsi que l'image de l'homme et de son chemin, qui en découle. De plus, dans ce même verset, Jean nous offre pour ainsi dire une formule synthétique de l’existence chrétienne : «Nous avons reconnu et nous avons cru que l’amour de Dieu est parmi nous». Oui, nous avons cru à l’amour de Dieu: c’est ainsi que le chrétien peut exprimer le choix fondamental de sa vie… En reconnaissant le caractère central de l’amour, la foi chrétienne a accueilli ce qui était le noyau de la foi d’Israël et, en même temps, elle a donné à ce noyau une profondeur et une ampleur nouvelles. En effet, l’Israélite croyant prie chaque jour avec les mots du Livre du Deutéronome, dans lesquels il sait qu’est contenu le centre de son existence : «Écoute, Israël: le Seigneur notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force» (6, 4-5). Jésus a réuni, en en faisant un unique précepte, le commandement de l’amour de Dieu et le commandement de l’amour du prochain, contenus dans le Livre du Lévitique : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même» (19, 18 ; cf. Mc 12, 29-31). Comme Dieu nous a aimés le premier (cf. 1 Jn 4, 10), l’amour n’est plus seulement un commandement, mais il est la réponse au don de l'amour par lequel Dieu vient à notre rencontre. » (Benoît XVI, « Deus caritas est », lettre encyclique du 25 décembre 2005, n°1).

III. L’approche de Dieu dans l’Islam : regard catholique

  • 1° La profession de foi en Dieu de l’Islam
  • 2° Le Concile Vatican II : Nostra Aetate (1965)
  • 3° Le Pape Jean-Paul II : A la jeunesse au stade de Casablanca (1985)
1° La profession de foi en Dieu

La shahadah
Le premier pilier de l’Islam est le profession de foi qui consiste en deux témoignages qui se complètent et sont indissociables : « J’atteste qu’il n’y a d’autres divinités que Dieu. J’atteste que Muhammad est l’Envoyé de Dieu ». J’atteste qu’il n’y a d’autres divinités que Dieu. « En proclamant l’unicité et la transcendance divines, le Qur’an condamne toute association à Dieu d’une autre divinité, d’un quelconque parèdre, tout attachement à un être, à un objet ou à une cause pouvant faire oublier Dieu ou éloigner de Lui. » (Hamza Boubakeur, Traité moderne de théologie islamique, 1985). Se manifeste ainsi le refus de se soumettre à ce qui n’est pas Dieu : les hommes, les pouvoirs, les idoles, les fausses divinités qui dépouillent l’homme de la haute signification de sa vie : argent, esprit de jouissance, etc.
La foi en Dieu est libération de l’homme. Elle libère le croyant de toutes les tyrannies, de tous les pouvoirs injustes, de toutes ces idoles qui l’asservissent. Accepter de n’avoir que Dieu pour Maître et Seigneur, c’est refuser de se prosterner devant une autre puissance, que ce soit celle de l’argent ou du pouvoir. Le foi en Dieu met l’homme debout et le rend libre de toute crainte et de tout esclavage. L’ en tête de chaque sourate : Au nom de Dieu, le Tout miséricorde, le Miséricordieux. L’attribut sur lequel le Qur’an revient sans cesse est la « miséricorde ». Ce mot évoque douceur et chaleur ; il désigne le sein maternel ; le verbe se traduit par aimer et avoir pitié. Le pluriel désigne les entrailles de la mère et les liens qui l’unissent à son enfant. L’amour de Dieu envers l’homme est un amour de bienveillance. Les Musulmans évitent de donner à Dieu le nom de Père, mais Dieu est aussi proche de l’homme que sa carotide. Dieu est bon, bienveillant, plein de mansuétude. Il accorde ses bienfaits, ses bénédictions aux hommes avec générosité ; il dispense largement ses dons ; il veille sur toute chose ; il est proche de l’homme et exauce ses prières.
La Fatihah ou l’Ouverture
« Au nom de Dieu, le Tout miséricorde, le Miséricordieux. Louange à Dieu, Seigneur des univers. le Tout miséricorde, le Miséricordieux, le roi du Jour de l’allégeance. C’est Toi que nous adorons, Toi de qui le secours implorons. Guide-nous sur la voie de rectitude, la voie de ceux que Tu as gratifiés, non pas celle des réprouvés, non plus que de ceux qui s’égarent. » (Coran, 1)
Cette sourate ouvre le Coran et en est comme la synthèse. On l’appelle la Fatihah, qui signifie ouverture, la « Mère du Livre ». Elle constitue la prière spécifique du musulman et revêt l’importance du Notre Père pour un chrétien. Elle fait partie du rituel de la prière quotidienne et est donc répétée au moins 17 fois par jour. Elle résume l’essentiel de la relation de l’homme à Dieu. Dieu est invoqué d’abord comme le Miséricordieux, le Clément, celui qui est plein de tendresse, de patience et de pardon pour les hommes faibles et pécheurs que nous sommes. Il fait miséricorde, il a pitié parce qu’il est, par nature, bon et clément. Cette confession de la miséricorde divine est répétée et encadre la mention de sa puissance : Dieu est le Seigneur des univers, la source de l’existence et de la subsistance des mondes visibles et invisibles, le Créateur du ciel et de la terre. A l’origine de tout, il y a Dieu ; au terme de tout et de tous, il y a Dieu, le roi du Jour dernier, celui où nous paraîtrons devant lui pour le jugement.
Envers Dieu, le croyant passe un pacte qui unit son esprit, son cœur et son corps à son Seigneur : lui seul doit être adoré. Cet engagement ne peut tenir sans le secours de Dieu que le croyant implore avec ardeur, car l’être humain est faible, soumis à l’erreur et à ses passions. C’est pourquoi le croyant doit être guidé par Dieu - c’est le sens de la Révélation coranique -, conduit sur le chemin droit, celui de sa juste place qui passe par l’obéissance à la loi et aux décrets divins.

La sourate 112 ou al-tawhid
1. Dis : Lui, Dieu est UN (ahad)
2. Dieu, l’impénétrable (samad)
3. Il n’engendre pas ; il n’est pas engendré ;
4. nul n’est égal à lui.
Si la Fatiha est la prière la plus présente au coeur et aux lèvres des musulmans, la sourate 112 est le témoignage qui la complète. On l’appelle al-tawhid ou la proclamation de l’Unicité divine. « Samad » est l’un des « plus beaux noms » divins. Le sens premier de la racine donne « sans creux », « sans fissure » et est comme un commentaire de l’attribut d’Unicité, de l’Unité intrinsèque de Dieu en lui-même. On peut le traduire par « impénétrable », moins au sens d’inconnaissable qu’en invocation de cette densité, de cette Unité sans fissure qui n’appartient en effet qu’à Dieu seul, en qui il n’est point de creux, sans mélange d’aucune sorte, sans aucune possibilité de division en parties. Le verset trois magnifie le monothéisme contre toute idolâtrie et les mystères chrétiens de la Trinité et de l’Incarnation. Ces derniers ont été compris par l’Islam comme une trahison de l’Unicité divine, comme tendant à glisser une fissure en Dieu « samad ». L’Unicité divine est affirmée, dans la sourate 112, par un mot « ahad » qui est sémantiquement identique au « ehad » hébreu dans Dt 6,4 : « Le Seigneur ton Dieu, Dieu Un ».
Pour le musulman, cette Unité et Unicité est l’expression même du mystère de Dieu. Car « Dieu est mystère » (Ghayb dans Qur’an 2,2). C’est comme Mystère irrévélé, disons même irrévélable en sa vie intime, qu’il est offert à l’adoration et au témoignage de ses fidèles. « La transcendance du Dieu de l’Islam est souvent entendue comme celle d’un Dieu lointain. Or, la transcendance n’est pas éloignement. Pour le musulman, Dieu est proche de l’homme et l’objectif est de se rapprocher toujours plus de Dieu. La notion exacte de la transcendance est celle de la théologie musulmane : la dissemblance de Dieu avec les créatures. Dieu est le Tout Autre et « rien n’est semblable à lui » (42,11). Avec l’unicité, c’est un thème majeur de l’Islam. On voit combien transcendance est liée à unicité. Dieu est unique précisément parce qu’il est le Tout Autre et qu’il n’a aucun égal ou correspondant. » (Robert Caspar, Pour un regard chrétien sur l’Islam, 1990)

Un binôme essentiel : Dieu Tout-puissant et miséricordieux « Inaccessible en son Unicité, Dieu ne parle à l’homme que « par révélation ou de derrière un voile » (42,51) Et ce qu’il révèle alors, c’est le mystère non de sa vie intime, mais de son agir à l’égard du monde, spécialement à l’égard de l’homme. De ce point de vue, les deux pôles de la prédication coranique, qu’il faut prendre comme un tout, constituent le binôme de l’absolue Toute-Puissance divine et son insondable Miséricorde. Ce serait ne rien comprendre à la foi musulmane que de la croire centrée sur un Dieu redoutable et lointain qu’il faudrait craindre avec effroi. » (Louis Gardet, L’Islam, religion et communauté, 1970).
Le musulman, témoin de la transcendance de Dieu
L’adoration du Dieu Un est le cœur de l’Islam. Toute la vie du musulman se veut témoignage rendu à l’Unicité divine : « Dis : Il est Dieu, Il est Un, Dieu de plénitude qui n’engendra ni ne fut engendré et de qui n’est l’égal pas un. » (Coran 112). C’est le sens même de la profession de foi, premier pilier de l’Islam, qui fait de tout musulman le témoin de l’Absolu. « Il n’y a de dieu que Dieu ». Dieu seul est et tout le reste est « non réel », relatif. Il n’y a rien en dehors de Dieu. Le musulman en porte témoignage devant tous en refusant radicalement de se soumettre à qui ou quoi que ce soit d’autre : pouvoirs, intérêts, hiérarchies, richesses ou origine sociale. « Et vous, allez-vous témoigner qu’il est avec Dieu d’autres dieux ? – Dis : Je me refuse à un tel témoignage ! – Dis : De dieu unique, il n’est que Lui. » (Coran 6,19). Ce Dieu n’est pas une abstraction, il est le Vivant ; il n’est pas un Dieu lointain, mais un Dieu proche de l’être humain, « plus proche de lui que sa carotide. » (Coran 50,16). Dans chaque événement et jusque dans les choses les plus banales de la vie, le musulman discerne la présence, l’action de Dieu. « Avec vous Il est où que vous soyez ; sur tout ce que vous faites Dieu est Clairvoyant. A lui la royauté des cieux et de la terre. C’est à Dieu que de toute chose il est fait retour. » (Coran 57, 4-5). Une des pratiques les plus fréquentes du croyant est l’invocation de Dieu par ses 99 « Beaux Noms » : « A Dieu appartiennent les noms les plus beaux. Invoquez-Le sous Ses noms, sans vous soucier de ceux qui en font prétexte de déviance. » (Coran 7,180). De là découle une attitude de base : l’abandon à Dieu. « Ne suis-Je pas votre Seigneur ? – Mais oui ! nous en témoignons » (Coran 7, 172). Voilà la juste attitude de l’homme, exprimée dans le mot islâm, dont le premier sens est « soumission ». Face à Dieu, l’attitude foncière du croyant est celle de la soumission, de la livraison de soi à son Créateur et Seigneur. Remettre à tout instant sa vie dans les mains de Dieu, voilà qui fait le musulman, littéralement « celui qui se soumet ». Le croyant confie sa vie au meilleur et au plus sûr appui, car « réussir ne tient pour moi qu’à Dieu, et je m’en remets à Lui, et vers Lui je retourne. » (Coran 11,88). Le modèle, c’est Abraham. « Son Seigneur l’éprouva par des paroles, auxquelles Abraham satisfit totalement. Moi, dit Dieu, Je t’institue en modèle pour les hommes. » (Coran 2,124) « Notre Seigneur, fais aussi qu’à Ta volonté nous soyons de Ceux-qui-se-soumettent.» (Coran 2,128). Le mot islâm signifie aussi l’obéissance, celle due aux volontés divines, à la loi de Dieu révélée par le Coran. « Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés. » (Nostra Aetate, n° 3). C’est que la volonté de Dieu, sur les hommes et le monde, reste un mystère et échappe aux prises de l’être humain. « Tout ce qu’il y a d’arbres sur la terre se ferait calame, et d’encre se ferait la mer, se grossit-elle de sept autres mers, que ne s’épuiserait pas la parole de Dieu, le Tout-Puissant, le Sage. (Coran 31,27)

2° Le Concile Vatican II (1962-1965) et la Déclaration Nostra aetate, n°3 (28-10-1965)

Ce que l’Eglise dit des musulmans
a. la doctrine
« L’Eglise regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du jugement, où Dieu rétribuera tous les hommes ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne.
b. attitudes pratiques
Si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté. »
Voilà comment, il y a plus de quarante ans, l’Eglise catholique ouvre la voie à la compréhension mutuelle et à l’action commune des chrétiens et des musulmans. Pour la première fois, le regard se fait positif et respectueux sur la religion vécue par les musulmans. L’objectif assigné est la collaboration entre chrétiens et musulmans en vue du bien de toute l’humanité. Prémonition du Concile quand on examine la situation du monde actuel. La promotion de « la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté » passe par la collaboration des chrétiens et des musulmans, au nom de notre foi commune en Dieu et au bénéfice de tous les hommes. Pour cela, il est urgent que chrétiens et musulmans reconnaissent et développent les liens spirituels qui les unissent et font d’eux des frères dans la foi en Dieu.
Le monothéisme musulman selon le texte du Concile
« les musulmans, qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. » L’adoration du Dieu Un
L a profession de l’unicité divine (al-tawhîd) constitue la première profession de foi (shahada) : « Il n’y a de dieu que Dieu ». Cette unicité exclut une multiplicité externe (polythéisme) et interne (personnes divines) ou associationisme.
Les Noms divins
Le Concile en retient 6 pour deux raisons : ils sont conformes substantiellement aux noms divins dans le christianisme ; leur contenu a un profond retentissement (auditif et affectif) sur le croyant musulman.
« Vivant et subsistant » : tirés du verset du trône (2,255), ces deux noms expriment le caractère personnel de Dieu.
« miséricordieux et tout-puissant » qui s’équilibrent mutuellement.
La Toute-puissance, un des premiers attributs de Dieu en Islam, évoque l’aspect essentiel du monothéisme musulman : maîtrise absolue de Dieu sur toute chose ; il n’y a de puissance qu’en lui (18,39) : il fait vivre et mourir, guide et égare qui il veut.
La Miséricorde évoque la condescendance du Tout-puissant pour la faiblesse de ses créatures. Dieu est le miséricordieux par excellence ainsi que l’énonce le premier verset de la première sourate reprise comme formule initiale de chaque sourate. Ce nom n’inclut pas directement le pardon du pécheur. Il se rapproche de la formule des béatitudes où faire miséricorde n’est pas d’abord pardonner, mais agir par pitié pour soulager le faible, le petit.
« créateur du ciel et de la terre » : la parole créatrice fait tout sortir du néant (19,35 ; 36,82). Commun au christianisme et à l’Islam qui s’opposent à l’éternité existentielle du monde.
« qui a parlé aux hommes »
Ce trait sépare le théisme, fruit de l’effort humain, des religions qui se veulent le fruit d’une parole divine personnelle, d’une révélation au sens strict ; le sens large, c’est la création et ses signes. Cette affirmation du Concile n’inclut pas de jugement de valeur sur l’authenticité de la révélation dont se réclame l’Islam. Le document retient que le motif essentiel de la foi musulmane, c’est l’adhésion à une Parole de Dieu, à un Dieu qui a parlé, dans l’histoire, aux hommes par d’autres hommes qu’il a choisis, les prophètes. L’Islam croit en un Dieu se révélant et dont la Parole est le Qur’an.

Chrétiens et musulmans, adorons-nous le même Dieu ?
« Cette question est posée aussi bien par les chrétiens et les musulmans. Dans la mesure où la foi en Dieu est sincère, chez le chrétien et chez le musulman, elle atteint Dieu, qui est unique, même si les chemins sont en partie différents. On voit bien qu’il est faux de transcrire le Dieu de l’Islam par Allah, comme s‘il s’agissait d’un Dieu différent de celui du chrétien. Mais les religions se différencient par les noms divins attribués à Dieu. Beaucoup sont communs à l’Islam et au christianisme.» (Robert Caspar, Pour un regard chrétien sur l’Islam, 1990)
Nous adorons bien le même Dieu comme l’indiquent clairement d’autres textes du Concile ou des Papes. « Le destin de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en premier lieu les musulmans qui professent avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour. » (Lumen Gentium, II,16).
Néanmoins, des différences certaines apparaissent entre nos théologies et sur deux points précis
a. Transcendance et Incarnation
Avec l’Islam, il est vrai de dire que Dieu est totalement différent de la créature et qu’on ne peut être à la fois l’un et l’autre. Mais la foi chrétienne ne l’a jamais prétendu. Quand les formules de foi affirment que Jésus est vrai Dieu et vrai homme, ils précisent toujours que « sa divinité ne s’est pas mélangée ni confondue avec son humanité. » (Chalcédoine, 451).
« L’exigence de la foi musulmane pour la transcendance de Dieu invite le chrétien à approfondir sa foi et à la purifier. Seul le sens profond de la transcendance infinie de Dieu peut nous permettre de donner tout son sens à l’incarnation. » (Robert Caspar, Pour un regard chrétien sur l’Islam, 1990).
b. Unicité et Trinité
La divergence entre le christianisme et l’Islam est aussi claire à propos de la Trinité. En précisant toutefois qu’il ne s’agit pas de cette triade de dieux qu’évoquent certaines formules du Qur’an. Les chrétiens ne sont pas des polythéistes, des associationnistes.
Le chrétien peut, grâce à l’Islam et à sa profession de l’unicité de Dieu, réactiver la conscience de son monothéisme comme du sens réel du dogme trinitaire, au-delà de formulations devenues abscondes (nature, substance, personne).

3° Le Pape Jean-Paul II : A la jeunesse de Casablanca (1985)

« Chrétiens et musulmans, nous croyons au même Dieu, le Dieu unique, le Dieu vivant, le Dieu qui crée les mondes et porte ses créatures à leur perfection.
… J’invoque tout d’abord le Très-Haut, le Dieu tout-puissant qui est notre créateur. Il est à l’origine de toute vie, comme il est à la source de tout ce qui est bon, de tout ce qui est beau, de tout ce qui est saint.
Il a séparé la lumière des ténèbres. Il a fait croître tout l’univers selon un ordre merveilleux. Il a voulu que les plantes croissent et portent leur fruit, comme il a voulu que se multiplient les oiseaux du ciel, les animaux de la terre et les poissons de la mer.
… Il nous a faits, nous les hommes, et nous sommes à lui. Sa loi sainte guide notre vie. C’est la lumière de Dieu qui oriente notre destinée et illumine notre conscience.
… Oui, Dieu demande que nous écoutions sa voix. Il attend de nous l’obéissance à sa volonté sainte dans une libre adhésion de l’intelligence et du cœur.
C’est pourquoi, devant lui, nous sommes responsables. C’est lui, Dieu, qui est notre juge, lui qui seul est véritablement juste. Nous savons pourtant que sa miséricorde est inséparable de sa justice. Quand l’homme revient vers lui repentant et contrit, après s’être éloigné dans l’égarement du péché et les œuvres de mort, Dieu se révèle alors comme celui qui pardonne et fait miséricorde.
A lui donc notre amour et notre adoration. Pour ses bienfaits et pour sa miséricorde, nous lui rendons grâce, en tout temps et en tout lieu.
… Je crois que nous, chrétiens et musulmans, nous devons reconnaître avec joie les valeurs religieuses que nous avons en commun et en rendre grâce à Dieu. Les uns et les autres nous croyons en un Dieu, le Dieu unique, qui est toute justice et toute miséricorde ; nous croyons à l’importance de la prière, du jeûne et de l’aumône, de la pénitence et du pardon ; nous croyons que Dieu nous sera un juge miséricordieux à la fin des temps et nous espérons qu’après la résurrection, il sera satisfait de nous, et nous savons que nous serons satisfaits de lui.

Je voudrais terminer en l’invoquant personnellement devant vous.
O Dieu, tu es notre Créateur.
Tu es bon et ta miséricorde est sans limite.
A toi la louange de toute créature.
O Dieu, tu as donné aux hommes que nous sommes un loi intérieure dont nous devons vivre. Faire ta volonté, c’est accomplir notre tâche. Suivre tes voies, c’est connaître la paix de l’âme. A toi, nous offrons notre obéissance.
Guide-nous en toutes les démarches que nous entreprenons sur terre. Affranchis-nous des penchants mauvais qui détournent notre cœur de ta volonté.
Ne permets pas qu’en invoquant ton Nom, nous venions à justifier les désordres humains.
O Dieu, tu es l’Unique. A toi va notre adoration. Ne permets pas que nous nous éloignions de toi.
O Dieu, juge de tous les hommes, aide-nous faire partie de tes élus au dernier jour.
O Dieu, auteur de la justice et de la paix, accorde-nous la joie véritable et l’amour authentique, ainsi qu’une fraternité durable entre les peuples.
Comble-nous de tes dons à tout jamais. Amen ! »

POUR CONCLURE

Dieu, personne ne l’a jamais vu, dit Saint Jean, le Fils unique, qui est dans le sein du Père, c’est lui qui a conduit à le connaître. (Jn 1,18)
Il n’y a de dieu que Dieu, dit l’Islam, et Muhammad est l’envoyé de Dieu.

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