"Le créationnisme"

Peut-on être croyant sans être idiot ?

Par Dominique MARTENS - CMK - le 22-09-11

Introduction

Ces propos introductifs se basent notamment sur un rapport du Conseil de l'Europe sur la question : Rapport du Conseil de l'Europe : "Les dangers du créationnisme dans l'éducation", Commission de la culture, de la science et de l'éducation ; doc.11297, 8 juin 2007, le document est consultable sur cette page.

En 2007, plusieurs universités européennes et américaines ont reçu par la poste un ouvrage merveilleusement illustré de plus de 850 pages intitulé l'Atlas de la Création, écrit par un mystérieux Harun Yahya. En le feuilletant, les chercheurs ont pu découvrir un condensé des thèses créationnistes les plus récentes. Cet épisode est révélateur : depuis une vingtaine d'années, les Etats-Unis d'abord, le reste du monde ensuite, connaissent une véritable controverse au sujet de l'évolution, controverse qui touche à présent également une partie du monde musulman.

En Europe, depuis quelques années, un nombre sans cesse croissant d'étudiants semble récuser les cours de sciences naturelles, ou tout du moins les remettre en cause. Des professeurs, lors des examens, reçoivent quelquesfois des copies reproduisant correctement l'enseignement dispensé au cours, mais suivies d'une remarque finale du type : "J'écris ce que vous souhaitez lire, mais je sais que ce n'est pas vrai !". Ce qui y est enseigné serait contraire aux textes sacrés de la Bible ou du Coran. Bien des enseignants, devant ces réactions, sont perdus ou désemparés. Ils mesurent que ce qu'ils enseignent ne suffit pas à convaincre, que d'autres forces ou facteurs entrent en ligne de compte, que certains élèves se trouvent devant un conflit de loyauté culturel et religieux : à qui faut-il obéir ? A la science ou à Dieu ?
Qu'en est-il du créationnisme ? Que signifie-t-il ? Quelles sont ses formes diverses ? Pourquoi connaît-il aujourd'hui un regain d'intérêt ? Quelles sont les causes de son succès ? Où se développe-t-il et pourquoi ?

Les découvertes scientifiques menées autour des questions de l'origine de l'univers, de la terre, des espèces et de l'être humain ont habité les esprits depuis toujours. Traditionnellement, devant l'immensité du problème, les humains sont allés frapper à la porte des Dieux : "à l'origine de tout, de l'Univers, de la Terre et des Hommes, il y a un être suprême, un Dieu. Cette croyance en un Dieu créateur tout puissant constitue l'un des principaux fondements des trois principales religions monothéistes ; Judaïsme, Christianisme, et Islam*"

(*) Op. cit. n°4

En 1859, Charles Darwin, s'inscrivant dans la lignée de recherches d'illustres prédécesseurs, affirme, dans son ouvrage intitulé en français "L'origine des espèces ", que les êtres vivants évoluent progressivement au cours des millénaires et que, parmi les différentes espèces, on constate une véritable "sélection naturelle" motivée par l'instinct de survie. C'est la théorie de l'évolution. Ses travaux vont faire l'objet de nombreux débats et, très vite, les milieux religieux vont s'opposer à ces découvertes y voyant une volonté délibérée d'en finir avec Dieu. C'est ainsi que naît, en réaction à ces découvertes, le "créationnisme".
Aujourd'hui, les preuves de la véracité de cette théorie sont acquises par l'ensemble de la communauté scientifique : la théorie de l'évolution est une certitude scientifique, confirmée sans cesse par les découvertes paléontologiques (basée sur l'étude des fossiles), biologiques, géologiques, génétiques... Même si -nous y reviendrons-, la théorie évolue et ne prétend pas avoir fait le tour de problématique, ce qui servira, comme nous le verrons, de base à certains arguments créationnistes.
Les fondements de la théorie sont les suivants : "Trois caractéristiques définissent la vie sur terre ; l'adaptation des organismes à leur environnement, la spéciation (séparation répétée d'une espèce en deux nouvelles espèces ou plus), qui contribue à la diversité de la vie sur terre, et l'existence d'ancêtres communs. L'évolution explique ces différentes caractéristiques de la vie sur terre*".

(*) Op. cit. n°15

Aujourd'hui, la communautés cientifique est unanime sur la véracité de cette théorie : elle ne s'interroge plus sur sa possibilité, mais sur ses modalités : "[Les scientifiques] ne cherchent plus à savoir "si" l'évolution a bien eu lieu"*. C'est ansi qu'ils essayent grâce à la construction du célèbre accélérateur de particules à Genève de recréer le big bang ou du moins de s'en approcher.
Mais certaines données sont désormais acquises :

  • la formation de notre système solaire eut lieu il y a environ 4,6 milliards d'années ;
  • la vie est apparue sur terre il y a environ 2,5 milliards d'années ;
  • parmi celle-ci l'homo sapiens a fait son apparition il y a environ 200.000 ans.

(*) Op. cit. n°26

Les réactions

Ces travaux scientifiques ont reçu un accueil modérément sympathique chez certains croyants: en effet, la Bible affirme que Dieu a créé l'univers et tout ce qu'il contient en 6 jours. Or, la Bible, parole de Dieu, ne peut se tromper : s'il y a conflit entre la Bible et la science, la réponse est simple : c'est la science qui se trompe. C'est ainsi que naît aux Etats-Unis d'abord puis dans l'ensemble du monde, un nouveau courant appelé "créationnisme", insistant constamment sur l'intervention divine dans le processus de création. Il ne peut être question d'évolution.
Ce courant est composé de plusieurs branches, s'opposant sur l'âge de la terre :

  • le créationnisme "jeune terre" lit à la lettre les premiers chapitres de la Genèse et maintient que la création eut bien lieu en 6 jours ;
  • le créationnisme "vieille terre" devant l'évidence des découvertes scientifiques, essaie de les harmoniser avec le récit biblique, avançant par exemple l'expIication selon laquelle les jours du récit biblique ne sont pas à prendre au pied de la lettre, mais correspondent à des ères différentes.

Dans le courant du 20° siècle, une nouvelle forme de créationnisme a vu le jour : l'intelligent design. Devant l'édifice scientifique, les tenants de cette position ont essayé de trouver une solution. Ils ne parlent plus de création divine mais présupposent que tout le processus évolutif n'est pas le fruit du hasard, mais d'une intelligence supérieure qui l'oriente. Les arguments ne sont pas d'abord religieux, mais scientifiques. Pour eux, rien ne peut être le fruit du hasard. C'est une évidence scientifique que les scientifiques aveuglés par leur présuppose ne sont pas capables d'admettre ! Pour appuyer leurs propos, ils aiment à fournir des exemples simples : "si vous vous rendez sur la lune et que vous y trouvez une montre, deux possibilités s'offrent à vous ; soit elle est là par hasard -c'est l'hypothèse des évolutionnistes-, soit quelqu'un l'y a placée..." La réponse est évidente. Pourquoi s'obstiner à vouloir parler de "hasard" ? Les scientifiques outrepassent leur droit en présentant leur théorie du hasard, fondée sur un matérialisme athée, qu'ils érigent en dogme*.

(*) Pour les créationnistes, parler de hasard relève de l'interprétation métaphysique et n'est pas plus légitime que de parler de Providence. C'est une interprétation générale sur le pourquoi des faits observés.

Que les scientifiques s'occupent de science, pas de philosophie. Ils ne sont pas compétents en ce domaine et sombrent dans l'obscurantisme qu'ils prétendent dénoncer. Les défenseurs de l'Intelligent Design présentent la théorie darwinienne de l'evolution, non pas comme une théorie scientifique mais comme une idéologie ou une "philosophie naturelle". Dès lors ils considèrent qu'elle ne peut être enseignée en tant que "science" dans les écoles ou alors il faut aussi, disent-ils, en parallèle, enseigner l'Intelligent Design*".

(*) Op. cit n°48

Si le propos est interpellant et intéressant, il nous semble succomber lui aussi à la transgression de la limite entrephysique et métaphysique.

L'ampleur du phénomène

Pour mesurer l'ampleur du phénomène créationniste et du peu d'impact réel des découvertes scientifiques sur les populations, une brève lecture d'un tableau s'impose.

Nous l'avons trouvé sur la page http://fr.wikipedia.org/wiki/creationnisme. Il est le fruit d'un sondage mené par l'Institut IPSOS pour l'agence Reuters.

En 2011, l'institut français IPSOS réalise un sondage pour l'agence de presse Reuters sur la position de la population de 24 pays sur le créationnisme et l'évolutionnisme.

PAYSCREATIONNISTESEVOLUTIONNISTESSANS OPINION TRANCHEE
Arabie Saoudite 75% 7% 18%
Turquie 60% 19% 21%
Indonésie 57% 11% 32%
Afrique du Sud 56% 18% 26%
Brésil 47% 22% 31%
Etats-Unis 40% 28% 32%
Russie 34% 26% 40%
Inde 33% 39% 28%
Mexique 32% 34% 34%
Argentine 26% 37% 38%
Pologne 25% 38% 37%
Corée du Sud 24% 41% 35%
Canada 22% 45% 33%
Italie 21% 40% 39%
Australie 15% 51% 34%
Hongrie 13% 55% 33%
Allemagne 12% 65% 23%
Grande Bretagne 12% 55% 34%
Chine 11% 64% 25%
Espagne 11% 53% 37%
Japon 10% 60% 30%
Suède 10% 68% 21%
France 9% 55% 36%
Belgique 8% 61% 31%

Comme nous le voyons, dans 7 des 24 pays où l'enquête a été menée (Arabie Saoudite, Turquie,Indonésie, Afrique du Sud, Brésil, Etas-Unis, Russie), les créationnistes sont plus nombreux que évolutionnistes.
Le Conseil de l'Europe observe que l'on observe désormais un "créationnisme d'obédience musulmane. En effet, la percée des mouvements islamistes au début des années 1980, les arguments créationnistes d'origine chrétienne sont devenus populaires parmi certains milieux musulmans (*)".

(*)Op. cit n°39

La réplique des créationnistes investit deux champs de bataille : soit ils tentent de nier la validité scientifique de la théorie de l'évolution (comme l'atlas de la création d'Harun Yahya qui montre que les fossiles datant de plusieurs millions d'années ont exactement les mêmes caractéristiques que les espèces actuelles, ce qui ne devrait pas être le cas si ces espèces avaient évolué ; "pourquoi ne trouve-t-on aucun fossile d'états intermédiaires ?", demande-t-il) ; soit, se fondant sur la définition même d'une théorie scientifique, ils insinuent le doute dans le débat, en affirmant que la science repose toujours sur une hypothèse susceptible d'être contredite par les faits.

"Pour les créationnistes de toutes tendances, la part d'incertitude qui entoure malgré tout la réflexion scientifique relative à la création et à l'évolution est trop importante pour accorder un crédit suffisant à cette théorie(*)".

(*)Op. cit n°53

Aujourd'hui, "la Turquie apparaît comme l'un des centres les plus actifs et les plus structurés de ce courant fondamentaliste (*)". En effet, on constate que parmi la jeune génération (les lycéens turcs), 75% ne croient pas à l'évolution. Pour mieux mesurer l'ampleur du phénomène ainsi que les différentes réactions politiques, nous vous renvoyons au document du Conseil de l'Europe (n° 53-74).

(*)Jacques ARNOULD, Deus versus Darwin, Paris, Albin Michel, 2007 p.135

Critique du créationnisme

Comme nous le voyons, la cible du créationnisme est incontestablement la théorie de Darwin et ses développements ultérieurs, ce qu'on appelle le "néo-darwinisme". Pour interpellant qu'il soit, ce mouvement manque de rugueur et- il nous faut le constater sans détour- d'une certaine forme d'ignorance de ce que signifie la "science". Nous voudrions ici, nous basant sur les études du dominicain français Jean­Michel Maldamé, présenter brièvement ce qu'il considère comme des erreurs du fondamentalisme en général et du créationnisme en particulier(*).
Tout d'abord, une première critique à adresser au créationnisme est son manque de discernement entre une théorie scientifique et les conséquences idéologiques que certains ont tiré : en effet, nous savons que cette théorie a servi d'argument à de nombreux athées pour appuyer leur thèse : Dieu n'a rien à voir avec l'apparition du vivant. Il est vraiment, comme l'affirmait Laplace, "une hypothèse inutile". Or, Darwin a toujours refusé d'opérer un saut entre la science et la métaphysique. Les créationnistes manquent leur cible quand ils attaquent Darwin sur ce sujet. En effet, il apparaît aujourd'hui, grâce à l'étude de sa correspondance, que celui-ci avait découvert dans le Nouveau Testament un Dieu "sensible au coeur", ce qui est très peu rappelé par les tenants d'un athéisme radical.

(*) Nous nous basons ici sur les ouvrages suivants de l'auteur: Création et Providence : Bible, science et philosophie, Paris, Cerf, 2006; Création par évolution : science, philosophie et théologie, Paris, Cerf, 2011.

Par ailleurs, une seconde erreur consiste en une mauvaise compréhension de ce qu'est une théorie scientifique. La science ne prétend pas dire le tout de la vérité et de nombreuses zones d'ombre demeurent, ce qui motive la recherche actuelle. La science fait la distinction entre ce qui est acquis et ce qui demeure hypothétique. Depuis plus de 50 ans, toutes les découvertes scientifiques confirment la théorie, mais celle-ci est toujours en construction afin d'être de plus en plus précise. Face à ces zones d'incertitude, les créationnistes affirment que la théorie est fausse ou dépassée. Ces propos sont la manifestation de leur grande inculture scientifique.
L'inculture des créationnistes se marque également dans le champ théologique. Nous avons vu qu'une lecture littéraliste des textes de la Bible ne résistait pas à une étude critique et qu'il était fondamental de dégager dans les textes les registres de langage et les genres littéraires utilisés. Le Concile Vatican II est clair en ce domaine : "pour découvrir l'intention des hagiographes, il faut entre autres choses être attentif aux genres littéraires. En effet, la vérité est proposée et exprimée de manière différente dans les textes qui sont historiques à des titres divers, dans les textes prophétiques, les textes poétiques ou les autres sortes de langage. Il faut donc que l'interprète cherche le sens qu'en des circonstances déterminées, l'hagiographe, étant donné les conditions de son époque et de sa culture, a voulu exprimer et a de fait exprimé à l'aide des genres littéraires employés de son temps" (Constitution conciliaire Dei Verbum, n°21).
Le genre littéraire des récits de création dans le livre de la Genèse est le mythe, c'est-à-dire une transposition dans un récit fondateur des forces et des êtres qui existent dans l'expérience humaine de ceux qui écrivent. Le mythe exprime donc la réalité d'une manière particulière, en abordant les grandes questions qui habitent les humains de tous les temps et en les plaçant dans une origine extra-temporelle.

En proposant une lecture littérale de ces textes, les créationnistes sont devant une impasse : puisqu'ils paraissent en contradiction avec les découvertes scientifiques, il faut en conclure que la science se trompe.
Cette position doit être critiquée. Pour bien comprendre le récit biblique, il faut le resituer dans la culture de son époque, le comparer à d'autres textes contemporains.
Si cela n'est pas fait, c'est l'image même de Dieu qui est écornée. Nous l'avons vu en ce qui concerne la révélation, l'écrivain n'est pas un instrument passif totalement soumis à Dieu, écrirait des choses que lui-même ne saisit pas. L'être humain demeure présent dans le processus d'écriture. Tout texte sacré est donc circonstancié !
C'est là que réside l'erreur théologique fondamentale des créationnistes. Pour le croyant, c'est au nom de la foi en un Dieu créateur que leur position doit être sévèrement critiquée.
Cela nous conduit à une question cruciale : si Dieu est créateur, qu'est-ce que cela peut signifier aujourd'hui ? Comment propose rune réflexion théologique qui prenne en compte les découvertes scientifiques récentes ?

Commentaire de Gn 1

1. Science et mythe : un langage différent

C'est dans le premier chapitre du livre de la Genèse, le premier livre de la Bible, que nous est rapporté le récit de la création du monde par Dieu. Ce texte appartient en Occident à l'imagerie populaire. Toutefois, l'évolution des sciences, principalement de la paléontologie et de l'astrophysique, leur aurait porté un coup fatal. La création du monde en 7 jours et la formation de l'homme à partir du sol argileux seraient devenues des légendes sans intérêt.
Qu'en penser ? Pour tenter de répondre à cette question, il faut se souvenir que, pendant des siècles, la lecture de l'Ecriture a été réalisée de façon "historicisante". On a longtemps pensé que la Bible contenait des vérités scientifiques sur les origines du monde, comme sur bien d'autres points d'ailleurs. Autrement dit, nous avons prêté à ces vieux textes notre mentalité d'être humain du 21° siècle.
Depuis les années 1960, ce type de lecture a été discrédité. Les études bibliques ont mis en lumière que, si les sciences essayaient de répondre à la question de savoir comment les choses se sont passées, la Bible témoignait, quant à elle, de la réflexion des Anciens sur les questions que se posent les êtres humains de tous les temps : qui est Dieu ? Qui est l'être humain et quelle est sa destinée ?
Si la science pose la question du comment, la Bible pose celle du pourquoi. Quel est le sens de la vie ? Pourquoi sommes-nous là ?

Pour tenter de répondre à ce type d'interrogations, nos ancêtres ont eu recours à un type particulier de langage : le mythe, dont il faut mesurer l'intérêt et la spécificité. Il est fondamental, pour lire ce texte, de tenir compte de ce genre littéraire, afin de ne pas mener des combats perdus d'avance. Lorsque nous lisons un conte commençant par la célèbre formule "Il était une fois", nous présentant des ogres et des lutins, nous savons que l'histoire n'est pas historiquement vraie. Et pourtant, si elle est racontée, c'est que le déplacement du registre du langage conduit à un autre niveau de vérité : le conte dit vrai, mais autrement. Il en est de même pour le mythe.

Quelques caractéristiques de l'univers mythique

Le langage mythique poursuit un autre dessein que le langage scientifique : il tient à rechercher, dans une perspective de foi, pourquoi les choses sont ainsi. Comme le langage scientifique, le langage mythique possède ses caractéristiques propres.

A) Les Anciens ne considéraient pas l'univers comme un tohu-bohu, un tout désordonné et anarchique, mais ils le pensaient établi sur un ordre stable et rigoureux, marqué par la structuration du temps (rythmique, marqué par une alternance du jour et de la nuit, des saisons...) et de l'espace (avec un axe vertical, marquant l'opposition entre le ciel et la terre, et un axe horizontal, reliant le centre à la périphérie). Cet ordre spatial correspond à un ordre hiérarchique puisque le haut et le centre dominent le bas et la périphérie. Le haut est le domaine du sacré, des dieux, seuls véritables acteurs de l'histoire, et le bas celui du profane, qui n'a aucune consistance en lui-même. Ce dernier est le monde des créatures, et donc des êtres humains, dont la destinée dépend entièrement des dieux.

B) Les récits mythiques avaient pour fonction de répondre aux questions posées par l'existence de l'être humain. Ils expliquaient son origine et tentaient de répondre au problème du mal. Après y avoir répondu, l'être humain parvenait à ne pas troubler l'ordre cosmique voulu par les dieux. Il en était déjà ainsi dans les mythes assyro­babyloniens, qui racontaient la création du monde en dehors du temps. C'est ce que l'on appelle le "temps mythique", le temps de toujours, de nos ancêtres, le nôtre comme celui de ceux qui nous suivront.

Le récit biblique de la création du monde (Gn1,1-2,4)

Nous ne pouvons proposer un commentaire détaillé de chacun des versets. Nous nous contenterons d'aller à l'essentiel et de voir en quoi ce texte répond à des questions existentielles et fondamentales des êtres humains de tous les temps.

vv l-2 : le chaos initial

Au commencement, Dieu crée donc le ciel et la terre. Cette opération a lieu à partir d'un chaos initial qui, comme dans les cosmogonies proche-orientales, suggère de manière négative l'état de l'univers antérieur à celui que nous connaissons. Remarquons donc dès le début que 1a créationne se fait pas à partir de rien ! Le motif de la création ex nihilo n'apparaîtra que bien plus tard, à l'époque hellénistique (cf.2M 7,28) mais sera déterminant dans la compréhension de Gn 1, à tel point que beaucoup de commentateurs ne remarqueront pas pas ce point fondamental ! L'état du monde avant la création par Dieu met en évidence trois éléments :
- la terre déserte et vide (tohu-bohu), signifiant qu'elle est improductive et que la vie ne peut y naître ;
- la ténèbre : tout est noir, et donc indistinct ;
- l'abîme, correspondant à la Tiamat babylonienne, évoque la masse insondable des eaux.
La création par Dieu ne consistera pas à faire apparaître des choses, mais bien à organiser, à mettre en oeuvre ce chaos primitif.

vv 3-5 : la structuration du temps par la création de la lumière

Alors que le v.2 parlait de l'aspect négatif du monde avant la création, le v.3 marque le début de l'exposé positif. L'oeuvre de la création apparaît comme une prise de pouvoir par la Parole de Dieu. Un ordre jaillit ("Que la lumière soit") et l'exécution suit immédiatement ("Et la lumière fut"). On parle de "parole performatrice", qui réalise ce qu'elle dit. Le chaos est totalement soumis à Dieu !
L'apparition de la lumière marque donc le début de l'oeuvre créatrice ; sans elle, la vie ne serait pas possible et l'obscurité continuerait à tout dominer.
Au v.4, la formule d'approbation "et Dieu vit que cela était bon" apparaît pour la première fois. Elle sera répétée tout au long du récit.
Le Seigneur sépare -autre motif, très présent dans les cosmogonies mésopotamiennes, qui reviendra sans cesse- la lumière de la ténèbre. Deux remarques s'imposent :
- pour sortir de l'indifférencier, il faut séparer, et donc imposer une limite ;
- cette limite affaiblit les forces du mal, mais elle ne les anéantit pas.

Par ailleurs, l'altemance temporelle entre le jour et la nuit est mis en place. Les ténèbres sont désormais amoindries : elles ne règneront plus que sur la nuit.

vv. 6-10 : Structuration de l'espace

La partition des eaux (vv. 6-8)
Dieu construit une voûte grâce à laquelle il fend la masse des eaux et sépare celles d'en haut d'avec celles d'en bas. Les deux masses, représentatives elles aussi des force du mal, sont divisées et affaiblies, mais comme les ténèbres, elles sont maintenues. Notons que Moise, lors du passage de la Mer des roseaux, fera ce geste divin de séparation des eaux, mais verticalement. Jésus ira encore plus loin : il marchera sur les eaux, vainquant définitivement la mort et le mal.
On notera ici l'absence de la formule d'approbation : la séparation des eaux n'a pas suffi à faire émerger la vie. Il faut une autre séparation, qui aura lieu le lendemain.

L'apparition de la terre sèche (vv.9-10)
L'ordre de Dieu adressé aux eaux d'en bas de se condenser dans un lieu unique permet l'apparition de la terre sèche. On remarque l'absence de tout acte d'exécution et surtout l'absence du refrain marquant le comput des jours. Mais désormais, le temps (alternance des jours et des nuits) et l'espace (haut/bas, ciel, terre et mer) sont mis en place. Le cadre est établi ; on appelle souvent cette première partie de la création l'opus separatus. Il faut maintenant remplir ce cadre : c'est la deuxième partie de l'oeuvre : l'opus ornatus.

vv. I I-13 : la production des végétaux

Pour commencer, la terre se voit ordonnée de faire pousser les végétaux, répartis en trois catégories ;
- la verdure, la pousse, c'est-à-dire les graminées ;
- l'herbe semançant semence, c'est-à-dire les céréales ;
- les arbres fruitiers.
La formule "chacun selon son espèce révèle un souci d'ordre et de classification ; le créé est de plus ordonné. Le chaos recule toujours plus.
Un fait est à remarquer : cette création est indirecte : la terre fonctionne comme un intermédiaire entre le créateur et la créature. Les végétaux sont capables ensuite de se reproduire eux-mêmes, puisqu'ils possèdent la semence nécessaire à leur survie. Le créé est devenu productif.

vv. 14-19 : la création des astres

Après la terre, c'est au tour du ciel d'être orné. Le quatrième jour, Dieu crée donc les luminaires, dont on est frappé par l'aspect utilitaire. Ils ont une triple mission :
- séparer le jour de la nuit ;
- rythmer le temps en fixant fêtes et saisons ;
- illuminer la terre.
On sait que les croyances astrologiques faisaient des astres les maîtres de l'univers et de la vie. En insistant sur leur caractère utilitaire de créature, l'auteur leur enlève leur portée mythologique.

vv. 20-23 : le peuplement des espaces

La création des animaux aquatiques et célestes (vv. 20-23)
C'est au 5° jour que je débute la création de la vie animée. Les animaux sont qualifiés d'êtres vivants (vv.20.21). Pour la première fois, la formule d'approbation est suivie d'une bénédiction, formule par laquelle un don est transmis. Il s'agit ici du don de la vie, explicité par la parole divine : il s'agir pour les poissons et les oiseaux de se multiplier, pour occuper le temps et l'espace au-delà par la survie des espèces au-delà de la mort des individus.

La création des animaux terrestres (vv. 24-25)
Comme le troisième jour, le sixième se caractérise par une double création, celle des animaux terrestres et celle de l'être humain. Ces animaux terrestres, divisés eux aussi en trois catégories (le bétail, le rampant et les animaux sauvages), ne reçoivent pas de bénédiction, probablement parce qu'à la différence des animaux précédents, ils n'auront pasla maîtrise de la terre, réservée aux êtres humains.

vv. 26-31 : L'humain créé à l'image de Dieu

Dieu appelle maintenant le genre humain (Adam) à la vie. Cette dernière oeuvre créatrice est unique à bien des points de vue. Au v.26, pour la première fois, nous voyons Dieu délibérer. Le pluriel de délibération ("Faisons") renvoie probab1ement aux mythes babyloniens, où le démiurge discute avec la cour céleste.
L'être humain sera "à l'image de Dieu", comme sa "ressemblance". Ces termes seront précisés dans la suite du verset : "qu'ils maîtrisent...". De la même manière que Dieu est le Seigneur de l'univers, l'humanité sera maître du créé. Pour ce faire, l'être humain doit d'abord le remplir et donc le multiplier. La différence sexuelle est maintenant établie.

Pour la première fois depuis le début du récit, Dieu s'adresse (v.28) à sa créature, montrant ainsi sa situation privilégiée. La formule de bénédiction peut à nouveau être prononcée.
Les vv.29-30, détaillant la nourriture accordée aux êtres humains et aux animaux, peuvent sembler anodin. Il n'en est rien. Si le premier reçoit les céréales et les fruits, les seconds l'herbe, on constatera qu'ils sont tous deux végétariens, mais qu'ils ne se font pas concurrence. Le monde créé est un mondre harmonieux, où l'on ne trouve aucune trace de violence entre les être humains et les animaux. Par ailleurs, ce processus de paix concerne la nature tout entière, vis-à-vis de laquelle on ne trouve pas non plus de trace de violence ; elle a été créée "bonne" et fait partie du plan divin.

2,1-3 : le repos du créateur

Faisant pendant au chaos décrit au début du récit, nous trouvons maintenant la mention de l'achèvement de la création. Le septième jour est celui du repos divin. Celui-ci n'a rien à voir avec une quelconque fatigue divine, mais instaure l'institution du shabbat. On pourrait se demander si Dieu achève sa création ou s'il se repose.
L'oeuvre de la création est placée dansle cadre d'une semaine. Comme chaque élément y a trouvé sa place, elle est achevée. Puisqu'au septième jour, Dieu ne donne aucun ordre, ce jour opère une rupture avec les autres. Il est d'ailleurs béni et sanctifié, c'est-à-dire mis à part et séparé.

Au niveau théologique, nous nous trouvons, comme dans les cosmogonies proche-orientales, devant un récit présentant le salut sous forme mythique : la création consiste en la transformation d'un chaos initial en un tout organisé et ordonné. Mais, contrairement à d'autres cosmogonies, ce changement est le fruit d'une parole, et non pas d'un combat mené contre les forces du mal. Toutefois, si le mal est endigué et son pouvoir affaibli, il demeure présent. Ce récit rend compte de l'ambiguité du monde en nous présentantune création non pas achevée, mais en train de se faire. Ce récit de la création doit être lu au futur et non au passé. C'est un mythe de salut, ce qu'a bien compris le livre de l'Apocalypse dans le NT : en effet, à l'autre bout de la Bible, le combat divin réapparaît et concerne le temps de la fin. La finale de l'Ap (21,1-22,5) nous présente le monde nouveau, dans lequel tout le mal aura disparu. Ici, le mal sera définitivement éliminé.

Au sommet du monde créé, on retrouve l'humain, défini comme l'image de Dieu. Ce mot "image" ne doit pas être entendu au sens physique, comme s'il s'agissait d'une description, mais comme une mission confiée par Dieu : l'humain domine la création comme Dieu le fait avec l'ensemble de l'univers. Son mode de domination devra cependant être pacifique : le don de la nourriture indique qu'il ne pourra jamais exercer sur les animaux une quelconque forme de violence. La domination de l'être humain, comme celle de Dieu, s'exercera par la parole dans la reconnaissance du DON.

L'articulation entre parole et don est fondamentale. En effet, nous savons par ailleurs que la parole seule peut-être profondément violente et destructrice. Si elle ne se situe pas dans un cadre plus large d'un désir de vie et de don pour l'autre, elle peut devenir perverse et muer en une domination violente et stérile visant à l'anéantissement de l'altérité. c'est sans doute là que se situe le péché originel : une parole détournée qui réduit l'autre au même, c'est-à­dire à ce que je suis moi. On observera que plus loin dans le livre de la Genèse, Cain ne parle pas avec Abel, ce qui aboutit au meurtre. Et dans l'épisode de la Tour de Babel, tous se disent les mêmes mots : ce langage et cette pensée unique conduit à la construction d'une tour qui nous protègede l'autre en même temps qu'elle nous emprisonne.

Le récit place au commencement, le septième jour de la semaine, l'institution du shabbat, jour sanctifié et différent des autres. Le temps est sacralisé. Le jour du shabbat, Dieu lui-même s'est reposé et c'est ce repos qui achève la création. Ce jour-là, Dieu n'a donné aucun ordre, imposant une limite à sa force créatrice et laissant dès lors une place à l'autonomie de ce qui n'est pas lui. Se précise ainsi la signification de la formule "à l'image de Dieu" : il doit imposer une limite à sa domination, pour laisser à l'autre un espace de liberté. L'humain et Dieu ne réalisent leur humanité et leur divinité que dans cet espace relationnel où l'autre peut se dire.

Partie IV : Dieu créateur. Qu'est-ce que cela signifie ?

La question de l'intervention de Dieu dans la création est terriblement complexe. Devant les découvertes scientifiques, comment la penser ? Dieu a-t-il quelque chose à voir avec la naissance de l'univers et de l'humanité ou cela est-il simplement le fruit du hasard ?
Le croyant croit que Dieu est le créateur, c'est-à-dire qu'il a organisé à partir de rien (on parle de "création ex nihilo " la naissance du cosmos et de tout ce qu'il contient. Dieu aurait donc fait surgir tous les éléments et tous les êtres du néant. Pour la plupart des croyants, cet acte créateur se limite au début de l'univers ; ensuite, Dieu aurait laissé les choses se déployer selon les lois de la nature qu'il aurait créées dans le même mouvement, même s'il se réserve le droit de contourner ses propres lois à certains moments, lorsqu'il accomplit des miracles par exemple. Cette vision de la création a dominé et domine encore dans beaucoup de religions. Elle ne posait aucun problème avant les avancées scientifiques récentes.
La théorie de l'évolution a bouleversé radicalement l'évidence de cette conception théologique. Les transformations des espèces sont telles qu'il faut envisager, au mieux, une intervention continuelle de Dieu au long de l'histoire, afin de comprendre pourquoi et comment l'être humain est apparu. Cela ne peut être le fruit du hasard.
La question devient : "comment Dieu agit-il dans le processus de mutations, de transformations et de sélections des êtres vivants au cours des âges ?"
Pour ces croyants, il ne s'agit pas de hasard, mais de Providence : Dieu a donné une orientation et accompagne les développements successifs. Dieu est le garant du succès de l'évolution. Le danger de cette conception est de placer Dieu sur le même plan que les lois de la nature et de le considérer comme un bouche-trou de nos ignorances. Il serait une force parmi tant d'autres. Il est une autre manière de penser Dieu comme créateur, plus subtile et prenant en compte les découvertes de la science. Pour bien comprendre, utilisons l'image de la musique : pour qu'il y ait musique, il faut à la fois un musicien et un instrument. Les deux sont indispensables. On pourrait dire que lorsqu'on écoute une oeuvre musicale, tout est de l'instrument, et tout est du musicien. Ils ne se situent pas sur un même plan ontologique. Le théologien dominicain J-M. Maldamé écrit :
"Ainsi dans l'histoire de la vie : tout est l'oeuvre des forces de la nature et tout est l'oeuvre du créateur, parce qu'ils ne sont pas au même plan ontologique (...) Ainsi la conduite de Dieu est-elle présente à tous les moments dans la continuité du temps comme une orientation et une présence et non comme une intervention qui viendrait brusquer ou fausser le jeu naturel des événements aléatoires.(...) Que Dieu respecte la nature des lois et des processus de la vie, permet de répondre à notre question de savoir comment Dieu agit dans l'évolution. Mais une difficulté subsiste, celle de bien comprendre ce que l'on entend par "action de Dieu". C'est là le coeur des difficultés actuelles ".
Posons la question en d'autres termes: Dieu, en créant, a-t-il fait violence au cours naturel des choses ? Sur ce point, toute la tradition théologique est divisée en deux tendances difficilement conciliables. Le dilemme peut être formulé de la manière suivante : "Est-ce bien parce que Dieu le veut ? Ou est-ce parce que c'est bien que Dieu le veut ? (*)" :
- certains, se basant sur la notion de toute-puissance divine, pensent que Dieu est capable de tout, d'une chose et de son contraire, de contourner les lois naturelles. Le croyant est invité à s'incliner devant le mystère ;
- pour d'autres, Dieu ne peut se contredire lui-même ; il ne peut faire qu'un cercle soit un carré ni de remonter dans le temps pour modifier le cours de l'histoire. L'ordre naturel est respecté ; Dieu ne le viole pas.

Seul ce demier point honore la démarche scientifique. Comme la quête théologique, elle est en recherche de la vérité. La théologie insistera sur la notion de don. L'être humain est défini comme un désir de Dieu, une volonté d'être. Nous sommes ici de plain pied dans le domaine de la métaphysique. Le croyant éclairé voit dans l'histoire de la vie, évoluant vers des formes de plus en plus complexes, une réussite, même si l'histoire de l'évolution n'est pas linéaire et connaît des développements malheureux.

Cette complexité atteint son paroxyme avec l'apparition de l'être humain. Surgit avec lui la question du sens. Là où la science tente de voir, par sa démarche interprétative des faits, une cohérence qui donnera lieu à une théorie, le croyant, parallèlement, reconnaît un sens à ces mêmes événements. Le grand danger, ici encore, est de ne pas distinguer les registres de langage. C'est le piège auquel succombent les tenants de la théorie de l'intelligent design. Ils pensent que recourir à l'intervention d'un dieu apprtient au registre scientifique.
La question du sens n'est cependant pas étrangère à la construction de la science. Ce n'est pas faire affront ou violence à cette dernière que de se poser la question du sens et de sa source éventuelle. La vie est-elle apparue et s'est-elle développée par hasard ou est-elle le fruit d'une volonté ?

Y a-t-il forcément une incompatibilité entre les deux ? Dans le DVD qui accompagne ce livre, le philosophe Bernard Feltz insiste sur l'importance de la notion de hasard, trop souvent opposée à la volonté divine. "Lorsqu'on met un enfant au monde, dit-il, on exige la présence du hasard. Ce serait horrible de pouvoir tout déterminer : la couleur des yeux, des cheveux, le sexe de son enfant. Ou encore de décider à sa place de toutes ses orientations futures. Et pourtant, cet enfant est le fruit d'un désir, d'une volonté ".
Nous pourrions ajouter que mettre une enfant au monde, c'est le fruit d'un désir, fondé sur l'espérance que cela en vaut la peine, même si les parents n'auront que peu de prises sur le cours de cette vie. Mettre un enfant au monde, c'est croire que l'espérance d'un sens est plus forte que la certitude de la mort.

La création divine, pour un croyant, serait ce don de la vie, ce don de l'être. Et la recherche scientifique peut être vue comme une démarche spirituelle. En effet pourquoi le scientifique cherche-t-il à mieux comprendre la nature et à systématiser ses lois dans des théories, si ce n'est parce qu'il présuppose son intelligibilité et sa cohérence. Il pourrait tout aussi bien postuler dès le départ que rien n'est intelligible ni logique. Or, le fondement même de toute démarche scientifique n'est-il pas ce désir de sens qui fait vivre ?

Conflits de loyauté : le créationnisme.

Règle de base.

"On ne doit pas disqualifier à priori les courants fondamentalistes mais tout faire pour essayer de comprendre les causes de sa naissance. Il constitue un défi qu'il faut essayer de saisir : en effet, il n'est pas possible de vivre ensemble si ceux qui pensent posséder les fondements dénient aux autres le droit à l'existence, ou si les non-fondamentalistes font tout pour ignorer les fondamentalistes ou les traiter avec mépris. Pas de paix sans désir de se comprendre ! " (Hans Küng)

Apparition du phénomène fondamentaliste.

Le fondamentalisme est un processus qui apparaît lorsque des personnes ressentent une menace par rapport aux fondements de leur existence, plus particulièrement dans le domaine de la foi ou des croyances :
- Dans un premier temps, les découvertes scientifiques les conduisent à penser que leur identité la plus profonde est menacée, que les fondements les plus solides de l'existence s'effondrent. La question qui sepose en corollaire est la suivante : "Si je ne sais pas d'où je viens, comment savoir où je vais ? ", "Si la vie n'a pàs de sens au départ, comme voulue par Dieu, alors ma vie n'a pas de sens " disait un pasteur évangélique.
- Dans un second temps, ils ripostent par une réflexion "oppositionnaliste" : "vous lisez le même texte que moi, mais différemment. C'est parce que vous le lisez avec mauvaise foi ! "

En conséquence, pour lesfondamentalistes, il faut se préserver des acides de la modernité et empêcher les progressistes d'enseigner la théologie. Ils s'opposent dès lors à toute la réflexion concernant le sujet humain (psychologie, sociologie etc...), puisque celui-ci n'a aucune crédibilité théologique, en raison même de sa déchéance et de sa fragilité. Alors que l'être humain est devenu l'horizon de sens dans la modernité, le fondamentaliste résiste et prétend à tout prix défendre la cause de Dieu, qui serait mis en danger par les théories evolutionnistes.

Méthode théologique.

La "méthode théologique" des fondamentalistes se caractérise par les éléments suivants :
- Tout d'abord un rejet de toute démarche herméneutique : un texte, aussi difficile et mystérieux qu'il soit, parce qu'il est une révélation de Dieu, est accessible aux plus simples et n'admet qu'un seul sens ; l'interprétation n'est pas nécessaire.
- Ensuite, un rejet de l'importance de la position et de la liberté du lecteur ; puisque l'être humain n'a aucune épaisseur, c'est le texte qui impose lui-même sa propre vérité.
- Ce rejet vise également le pluralisme et le relativisme. Puisque la vérité est une, toute opinion contraire se voit discréditée et sans intérêt. Le débat devient inutile.

"L'ennemi, c'est Darwin : on est contre l'évolution et le développement, parce que ce sont des théories anti-scripturaires et donc fausses. Les créationnistes ne peuvent considérer la perspective évolutionniste des autres chrétiens comme le fruit d'une réflexion légitime : ils y voient un refus volontaire des preuves que Dieu a laissées dans la nature et des témoignages de la Genèse ou du Coran ".

Trois principes fondamentaux guident cette perspective
a) La logique, dans l'élaboration d'une idée comme dans l'action qui en découle.
b) La simplicité dans les manières de penser, les positions et les systèmes : les points de vue différenciés demeurent exclus.
c) La clarté de l'énoncé, des interprétations et des doctrines.

Conflit de loyauté et perspectives psychologiques .

- Au niveau individuel, il est fondamental de rappeler l'importance des fondements pour la vie humaine : famille, valeurs, amis... On en a besoin pour évoluer.
- Au niveau collectif et communautaire : les communautés et les peuples ont besoin de leur histoire, c'est-à-dire de leurs traditions, rites et cultes pour avoir une existence féconde et toumée vers l'avenir.
Les personnes dont il s'agit vivent leurs convictions, leur objectif et leur foi de façon si totalisante, si inattaquable, qu'elles ne peuvent absolument pas accepter d'autres convictions et positions à côté des leurs. Derrière cela, il est important de décrypter les conflits de loyauté qui se jouent dans nos relations et peuvent dans certains nous conduire dans une spirale de violence et de rejet. Deux sortes de loyautés façonnent l'être humain. Il s'agit d'une part, des loyautés verticales, profondément enracinées et souvent invisibles. Elles structurent nos modes de relations à la manière d'un sous marin. Nous avons inconsciemment été imprégnés par nos premiers autres (Parents, famille d'origine...). Certaines prises de conscience de nos comportements et de notre manière d'exister nous le révèlent. Les loyautés verticales se nouent dans notre rapport à la parenté biologique et/ou symbolique, dans nos relations fortes... Et d'autre part, des loyautés horizontales nourries par nos relations d'amis, de collègues, de fratrie... Il arrive que ces deux sortes de loyauté se croisent et conduisent à des conflits de loyauté. Illustrons par un fait de l'actualité belge, une jeune femme musulmane, promise par sa famille à un musulman, tombe amoureuse d'un européen. Elle s'enfuit de chez elle pour échapper aux pressions. Mais en conflit de loyauté par rapport à sa tradition familiale et religieuse, elle revient à la maison afin de dialoguer avec sa famille. Son frère au nom de l'honneur familial (d'une loyauté verticale) la tue. Cet exemple illustre la violence que peut engendrer des conflits de loyautés. Comment sortir de cette situation ? Soit vous faites un choix radical, en rompant par exemple définitivement avec la famille. Or notre loyauté verticale, contrairement à ce que l'on pourrait penser, ne s'évaporera pas. Elle va, comme un sous-marin, continuer à influencer notre vie de manière implicite. Soit l'être humain se retrouve dans une situation, où il lui est impossible de choisir et de se décider. Ceci lui ouvre la porte au suicide, au délire, à la folie...

Dans le cadre du créationnisme et de l'évolution, comment mettre au jour les fondamentaux de son existence : est-ce le texte qui vient de Dieu ou sa lecture littérale ? Pourquoi tant de besoin de s'y attacher ? Comment respecter la position d'un créationniste ? Pourquoi nous fait-elle si peur : ne sommes-nous pas souvent nous-mêmes heureux dans un système simpliste et inattaquable ?
Voici quelques éléments de réflexion qui permettent de préciser les causes duphénomène :
- la foi et la vie spirituelle sont fondamentales pour l'être humain ; dès lors, s'interroger sur la véracité scientifique des textes fondateurs est toujours une entreprise périlleuse, dans la mesure où cette démarche pourrait laisser penser que les fondements transcendants de l'existence sont en fait très relatifs.
- Lorsqu'un conflit surgit entre ces textes et les découvertes scientifiques, la personne est souvent en tension extrême : à qui ou à quoi être loyal ?
- Par ailleurs, surtout dans la mesure où l'adhésion à une religion n'a jamais été fondamentalement interrogée ni creusée, le sentiment que la foi ou la religion est humiliée peut fermer l'individu à tout autre approche.
- S'ajoute à cela, chez de nombreux jeunes issus de l'immigration, le sentiment de déracinement culturel et identitaire, de frustration et de marginalisation sociale.
- Dans un monde en perpétuelle mutation, la société moderne semble offrir peu de repères stables : la notion même de vérité absolue et éternelle est discréditée, engendrant un sentiment d'insécurité qui peut conduire à la nostalgie d'une interprétation stable, séculaire, sécurisante. En plus, les individus de cette société occidentale, qui a produit tant d'avancées scientifiques et technologiques, semblent si malheureux avec un taux de suicide important !

En conséquence,ce manque de références verticales pour l'existence (Dieu disparaît) et la constatation du manque de références horizontales -(les êtres humains deviennent de plus en plus individualistes mêmes'ils se montrent friands de réseaux sociaux. Ils vivent ensemble mais profondément seuls en éjectant l'autre différent de moi.)- génère une tension difficile à gérer. Comment articuler les deux dimensions ? La démarche est difficile et, dans la mesure où la société semble prôner une réfutation de la différence entre le sacré et le profane, la tentation est grande de ramener la religion sur le devant de la scène, comme facteur important dans les décisions politiques.
En voici quelques exemples, fournis par Frédéric Lenoir, Les métamorphoses de Dieu : (je ne sais pas si je mettrai ces exemples....je continuerai dans les causes aux tirets suivants...)

Le fondamentalisme musulman: importance de la perspective historique.

  1. Le souvenir de l'empire arabo-islamique, supérieurà tous les peuples, y compris chrétiens, à son apogée.
  2. Encore plus blessant est le fait que des pays chrétiens, européens, ont pu s'ériger en souverains colonialistes sur le monde arabo-musulman. La guerre en Irak et en Afghanistan est le dernier maillon de cette humiliation !
  3. L'islam se considère comme un ordre politico-religieux voulu par Dieu pour le monde entier. Il est entré dans l'histoire en vainqueur ! Si la foi est dépossédée de sa puissance par des "incroyants", les perturbations dans la conception de la foi elle-même sont inévitables.
  4. L'islam n'a toujours pas trouvé aujourd'hui le moyen de s'accommoder, de manière créative, de la modernité et de la sécularité. Cela ne peut que lui apparaître comme une menace, une aggravation des blessures collectives.

Autre cause du phénomène : le lien entre le début (la création) du monde et sa fin (eschatologie). Si l'être humain est fragile, le temps, lui est intemporel. On ne touche pas au commencement et à la fin du monde. Les textes nous disent la vérité.
Comme on craint le chaos, on absolutise les fondements, que l'on pense en termes de fondements historiques.
Comme le fondamentalisme s'exprime par une perturbation et un durcissement collectifs, il faut essayer de le surmonter, en commençant par l'empathie et la compréhension. Le fondamentalisme ne peut être combattu !
Cela nécessite un véritable effort des religions pour développer de nouvelles orientations spirituelles, capable de suscite rconfiance et goût de vivre dans le flot de l'histoire.

Comment faire avec les élèves

Ne jamais se moquer d'une position
Interroger les présupposés de chacun
Repérer les conflits de loyauté
Se poser la question du sens de notre vie : à quoi accordons-nous de l'importance ?
Interroger les textes et en proposer une lecture féconde pour la vie
Opérer une dédramatisation de notre société
Lors de conflits de loyauté, y a-t-il une hiérarchie des savoirs ? Les compétences familiales, éducationnelles et convictionnelles sont-elles secondaires par rapport aux compétences scolaires et/ou scientifiques ? Quels sont les critères qui vont hiérarchiser ces compétences ?
Dans une politique scolaire, comment penser l'intégration des différentes cultures et convictions pour éviter des conflits de loyautés ? Jusqu'où peut-on négocier et faire alliance ?

Ce travail de compréhension permet dans un premier temps de sortir d'un système binaire d'opposition. "C'est moi ou toi", "c'est nous contre toi". "C'est la conception de la création de l'élève plutôt que celle du professeur de biologie". En sortant de cette opposition et coalition, l'élève et le professeur peuvent entrer dans une alliance où chacun est respecté dans ses propres compétences. Pour travailler dans ce sens, il sera nécessaire de retrouver un "savoir intériorisé" qui fait sens pour l'élève. Faire en sorte que l'école soit un lieu où est investi et partagé collectivement le sens des savoirs.
N'oublions pas que lorsqu'il s'agit de convictions qui touchent au sens même de notre vie, nous portons tous ces tendances aux attitudes fondamentalistes. Comme la limaille de fer est attirée par le champ magnétique, notre caractère s'oriente selon un champ de forces et de valeurs. C'est ainsi qu'on peut comprendre les suiveurs de toutes sortes : le suiveur existe quand quelquechose en lui le press eà suivre. Il s'agit de la dynamique de notre vie intérieure, de ce qui se joue dansles sphères les plus profondes de notre personnalité.

Haut de page