"La famille musulmane"

M. Luyten

Introduction

Avec la politique du regroupement familial en 1974, beaucoup d'immigrés musulmans en particulier ceux venus du Maghreb et de la Turquie, ont fait venir leur femme et leurs enfants en Belgique. La famille s'est alors reconstituée mais autrement que dans le pays d'origine. La famille musulmane déracinée de son milieu traditionnel se trouvera dans un environnement socio-culturel tout à fait différent. L'acculturation, cet enracinement dans une autre société et une autre culture, ne va pas de soi et implique beaucoup de difficultés. En effet, elle suppose à la fois fidélité à son identité et ouverture aux autres, ce qui impose à chaque famille de gros sacrifices. L'évolution de chaque famille est différente et chacune peut écrire son histoire. Aussi est-il nécessaire de ne pas généraliser. Par cette interférence entre culture et religion l'islam, dans le vécu, prend ici un autre visage que dans le pays d'origine.

Cependant, l'Islam n'est pas une religion monolithique, fermée à tout changement. Dès le début de son expansion dans le monde après la mort du Prophète, l'Islam a su s'adapter d 'une manière étonnante à toutes les différentes cultures des pays conquis sur le plan culturel, social ,familial, scientifique, artistique, etc. Oui, cette transplantation des familles musulmanes peut être une chance, un renouveau, pour l'Islam et pour le pays d'accueil. La conception de la famille dans le Coran et dans le pays islamique d'origine nous aidera à mieux comprendre l'évolution des familles musulmanes immigrées parmi nous.

I. La famille musulmane dans le Coran

Le Coran réserve à la famille une mention toute particulière parmi les nombreux biens que Dieu a dispensés à l'homme : " Et Dieu vous a donné à partir de vous-mêmes des épouses, et de vos épouses des fils et des petits-fils ... " Coran 16,72.
La famille constitue le lieu d'une communauté de vie authentique entre les époux ainsi qu'entre les parents et les enfants. Selon les conceptions coraniques la famille musulmane se fonde en effet sur l'affection et l'amour mutuels de l'homme et de la femme. Le Coran voit dans la solidité de ce lien entre les époux un des signes de Dieu dans la création : " Et il fait partie de ses signes de vous avoir créé des épouses à partir de vous-mêmes et que vous habitiez avec elles." Coran 30,21.

La famille fournit par ailleurs abri et sécurité à chacun de ses membres. L'époux est tenu d'assurer des ressources suffisantes à sa femme et à ses enfants. L'épouse a le devoir de tenir le ménage et d'assumer l'éducation des enfants en bas âge. La famille se révèle ainsi être d'abord le lieu d'une vie réglée et d'une répartition des tâches en partenariat. Au sein de la famille, les 2 parents et les enfants développent par ailleurs leur sens communautaire et leur disposition à assister autrui de manière désintéressée et à le rencontrer dans l'amour et l'abnégation. La famille permet ainsi à ses membres de se comporter en société d'une manière telle que les hommes aient le sentiment d'appartenir à une seule communauté et famille. Le Coran affirme d'ailleurs que l'humanité est à proprement parler une grande famille, puisque tous les hommes et toutes les femmes, sont issus d'un seul couple humain : " C'est lui qui vous a créés d'un seul être dont il a tiré son épouse pour que celui-ci repose auprès d'elle..." Coran 7,189.
" O vous les hommes ! Craignez votre Seigneur qui vous a créés d'un seul être, puis, de celui-ci, il a créé son épouse et il a fait naître de ce couple un grand nombre d'hommes et de femmes.
" Coran 4,1.

Dans la famille l'homme et la femme sont égaux devant Dieu, tout au moins sur le plan spirituel, et ont les mêmes devoirs à accomplir quant aux obligations de la pratique religieuse : " Oui, ceux qui sont soumis à Dieu et celles qui lui sont soumises, les croyants et les croyantes, les hommes pieux et les femmes pieuses, les hommes sincères et les femmes sincères, les hommes patients et les femmes patientes, les hommes et les femmes qui redoutent Dieu, qui font l'aumône, les hommes et les femmes qui jeûnent, les hommes chastes et les femmes chastes, les hommes et les femmes qui invoquent souvent le nom de Dieu : voilà ceux pour lesquels Dieu a préparé un pardon et une récompense sans limite. " Coran 33,35.

Cependant, dans la famille, le Coran place l'homme un degré au-dessus de la femme, en vertu de la prédominance que Dieu lui a accordée, mais aussi des devoirs qu'il doit assumer et remplir vis-à-vis de sa femme et de ses enfants : " Les femmes ont des droits équivalents à leurs obligations et conformément à l'usage. Les hommes ont cependant une prééminence sur elles - Dieu est puissant et juste " Coran 2,228.

" Les hommes ont autorité sur les femmes, en vertu de la préférence que Dieu leur a accordée sur elles, et à cause des dépenses qu'ils font pour assurer leur entretien. " Coran 4,34.

L'homme est donc le chef de la famille et peut exiger obéissance de sa (ou ses) femme(s). Si elles se rebellent, l'homme peut les tancer et les punir dans les relations conjugales et par des châtiments corporels et des coups : " Admonestez celles dont vous craignez l'infidélité ; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez plus querelle, si elles vous obéissent. Dieu est élevé et grand. " Coran 4,34.

L'homme n'a cependant pas le droit de traiter sa femme comme sa propriété et de la considérer comme une partie intégrante de son patrimoine, ainsi que le faisaient les Arabes avant l'Islam : " O vous qui croyez ! Il ne vous est pas permis de recevoir des femmes en héritage contre leur gré, ni de les empêcher de se remarier pour vous emparer d'une partie de ce que vous leur aviez donné, à moins qu'elles n'aient manifestement commis une action infâme. Comportez-vous envers elles suivant la coutume. Si vous éprouvez de l'aversion pour elles, il se peut que vous éprouviez de l'aversion contre une chose en laquelle Dieu a placé un grand bien. " Coran 4,19.

Cette hiérarchie établie entre l'homme et la femme ne signifie cependant pas que la vie conjugale de la famille musulmane soit insupportable. Cette vie conjugale est fondamentalement l'expression d'une affection et d'un amour mutuels, que le Coran considère comme un signe de la providence et de la miséricorde divines envers l'homme : " Parmi ses Signes : il a créé pour vous, tirées de vous des épouses afin que vous reposiez auprès d'elles, et il a établi l'amour et la bonté envers vous... " Coran 30,21.
Aussi les femmes jouissent-elles, en gros et dans l'ensemble, des mêmes droits matrimoniaux que l'homme, Coran 2,228.
La tradition estime que le rôle principal de la femme musulmane est d'être une partenaire pour son mari, une bonne ménagère et la mère et l'éducatrice de ses enfants. Elle ne peut se déplacer librement que dans sa maison et devant ses plus proches parents comme l'indique le Coran 24,31 et 4,34.
Pour ne pas s'exposer à être harcelée, elle doit dissimuler ses charmes lorsqu'elle est à l'extérieur ou en présence de personnes non autorisées, d'où la coutume, pour les femmes, de sortir voilées. C'est également à ses conceptions qu'il faut rattacher la modestie du rôle que la tradition donna aux femmes dans la vie publique. Les enfants sont un signe des bénédictions divines, parmi les récompenses promises par Dieu à ceux qui font le bien, comme sont également signes de bénédiction la pluie, les richesses, les jardins, les cours d 'eau." J'ai dit : Implorez le pardon de votre Seigneur, il est celui qui ne cesse de pardonner, il vous enverra du ciel une pluie abondante, il accroîtra vos richesses et le nombre de vos enfants ; il mettra à votre disposition des jardins et des ruisseaux. " Coran 121,10.
Et aussi :" Dieu vous a donné des épouses nées parmi vous, de vos épouses il vous a donné des fils et des petits-fils, il vous a accordé de bonnes choses. " Coran 16,74.
Le Coran recommande aux parents le respect de la vie des enfants. Avant la naissance de l'Islam, il était de coutume en Arabie de tuer la première fille née ou parfois même les autres filles par la suite. Le Coran a interdit cette coutume. " Ceux qui dans leur folie et leur ignorance tuent leurs propres enfants. Ceux qui déclarent illicite ce que Dieu leur a accordé pour leur subsistance, -tel est le mensonge inventé contre Dieu- ils sont égarés et ils ne sont pas dirigés. " Coran 6,140.
Un autre texte interdit de tuer les enfants sous prétexte de pauvreté : " Ne tuez pas vos enfants par crainte de pauvreté. Nous leur accordons leur subsistance avec la vôtre. Leur meurtre serait une faute énorme. " Coran 17,3I
Le croyant ne s'attachera pas à des biens temporaires " richesses et enfants ", il risquerait d'être puni ! Coran 9,55 et verset 86.
Quant aux enfants, le Coran insiste sur le respect dû aux parents, au père et à la mère : " Nous avons recommandé à l'homme la bonté envers son père et sa mère. Sa mère l'a porté et l'a enfanté avec peine. Depuis le moment où elle l'a conçu, jusqu'à l'époque de son sevrage, trente mois se sont écoulés. Quand il a atteint sa maturité, qu'il a atteint l'âge de quarante ans, il dit : Mon Seigneur ! Permets-moi de te remercier pour les bienfaits que tu as accordés à moi-même et à mes parents et de faire le bien qui te plaît. Accorde-moi une heureuse descendance. Je reviens vers toi, je suis au nombre de ceux qui te sont soumis." Coran 46,15-16 et aussi 17, 24.

Le père et la mère du croyant devront être les premiers à bénéficier de l'aide et de l'assistance de celui-ci. Cependant le devoir de fidélité à l'Islam est absolu et dépasse le devoir dû aux parents.Dieu dit à son Prophète : " Nous avons recommandé à l'homme la bonté envers son père et sa mère. Mais, si ceux-ci luttent contre toi pour que tu m'associes ce dont tu n'as pas connaissance, ne leur obéis pas." Coran 29,7.

On trouve dans la sourate 17 une série de prescriptions générales, comparables aux commandements du Décalogue : " Ton Seigneur a décrété que vous n'adoriez que lui. Il a prescrit la bonté à l'égard de vos père et mère. Si l'un d'eux ou tous deux ont atteint la vieillesse, vivant auprès de toi, incline vers eux l'aile de la déférence, par mansuétude. Dis : "Seigneur, sois miséricordieux envers eux comme ils le furent envers moi, petit, quand ils m'ont élevé." Coran 17,24-25 voir aussi 31,14.

II. La famille musulmane dans le monde traditionnel

La communauté musulmane en Belgique est essentiellement composée de Marocains et de turcs, et en moindre nombre, de tunisiens et d'algériens. Il y en a aussi d'autres qui sont venus d'ailleurs : des Albanais, des Yougoslaves, des Pakistanais, etc. Il faut y encore ajouter un certain nombre d'autochtones,des Belges convertis à l'Islam. Ainsi en 2007 on compte environs 400.000 musulmans en Belgique. La grande majorité de familles musulmanes, qu'elles soient d'origine maghrébine ou turque, provient du milieu rural encore peu marqué par le processus de la sécularisation. D'une manière générale on désigne par sécularisation le phénomène par lequel les réalités de l'homme et du monde tendent à s'établir dans une autonomie toujours plus grande par rapport à des institutions religieuses, voir à toute référence religieuse explicite. Le processus de la sécularisation aboutit à la laïcisation de la société, puis à la désacralisation du monde et de l'homme. Ce serait une grande illusion de croire que la population musulmane immigrée aurait échappé totalement au phénomène de la sécularisation dans le pays d'origine, même celle qui habitait la campagne. En effet, il existe bien d'autres facteurs que l'industrialisation et l'urbanisation par lesquels la sécularisation pénètre, tels les mass média, les échanges commerciaux, le tourisme, les moyens de communication, les voyages, etc. Cependant, à la campagne au Maroc, comme en Turquie, c'est souvent encore la tradition qui constitue la référence normative dans la famille et la société. Tout se passe dans le cadre de la grande famille, la famille patriarcale, où l'autorité repose essentiellement sur l'homme, où la femme est responsable de l'honneur et de fierté familiale, où un grand nombre d'enfants est encore considéré comme une richesse, où le mariage est moins une alliance entre deux personnes qu'un contrat entre deux familles, bref, où toute la structure familiale reste encore très marquée par la tradition et les coutumes.Sur le plan religieux, nous allons retrouver les mêmes caractéristiques: un islam populaire, traditionnel et conservateur (ce qui ne veut pas dire nécessairement " intégriste" !). A la campagne les gens ont souvent une connaissance très rudimentaire de l'islam, une foi de charbonnier mélangée d'idées et de pratiques superstitieuses (par exemple, le culte maraboutique qui reste encore très répandue à la campagne). Ainsi sur le plan de la foi, l'aspect sociologique semble primer l'aspect théologique. On est musulman de naissance, or appartient à la communauté musulmane, et c'est celle-ci qui garantit et protège la foi de l'individu. Cette relation et dépendance communautaire sur le plan de la foi donne des avantages, mais pose aussi des inconvénients au niveau de la foi personnelle. C'est d'ailleurs ce manque de support communautaire qui risque de provoquer une crise religieuse pour les musulmans immigrés ici en Belgique où ils doivent essayer de recréer ce support communautaire au niveau du quartier ou de la rue (de là l'importance des lieux de rencontre communautaire: la mosquée, le hammam, le marché, le café où on ne sert pas d'alcool, etc.)Il semble que l'identité des Maghrébins et des Turcs en Belgique est moins liée à la religion en soi qu'à leur appartenance à leur société traditionnelle. Cette confusion va se manifester sur le plan pratique : les valeurs traditionnelles coïncident avec les valeurs de l'islam. Ceci signifie qu'abandonner les valeurs de la tradition implique l'abandon des valeurs de l'islam. Dans leur pays d'origine, malgré le processus grandissant de la sécularisation, la vie familiale et la vie dans la société restent encore assez sacralisées et la référence à la tradition reste souvent encore de règle, au point que mettre en question les valeurs traditionnelles veut dire porter atteinte à la religion islamique, par exemple tout ce qui concerne le mariage, etc...

A la campagne au Maroc, comme au Turquie, c'est la tradition qui constitue la référence normative dans la famille et la société. Tout se passe dans le cadre de la grande famille, la famille patriarcale, où l'autorité repose essentiellement sur l'homme, où la femme est responsable de d'honneur de la fierté familiale, où un grand nombre d'enfants est encore considéré comme une richesse et une fierté, où le mariage est moins une alliance entre deux personnes qu'un contrat entre deux familles, bref où toute la structure familiale reste encore très marquée par la tradition.

Sur le plan religieux nous allons retrouver les mêmes caractéristiques: un islam populaire, traditionnel et conservateur (ce qui ne veut pas dire nécessairement intégriste. Dans l'ensemble ils ont souvent une connaissance très rudimentaire de l'islam, une foi de charbonnier mélangée d'idées et de pratiques superstitieuses (le culte maraboutique, par exemple, est encore très répandu à la campagne). Sur le plan de la foi : l'aspect sociologique semble primer l'aspect théologique: on est musulman de naissance, on appartient à la communauté musulmane et c'est celle-ci qui garantit et protège la foi de l'individu. Cette relation et dépendance communautaire sur le plan de la foi donne des avantages mais pose aussi des inconvénients au niveau de la foi personnelle. C'est d'ailleurs ce manque de support communautaire qui risque de provoquer une crise religieuse ici en Belgique où il faut essayer de le recréer au niveau du quartier ou de la rue. Il semble que l'identité des Maghrébins et des Turcs en Belgique est moins liée à la religion en soi qu'à leur appartenance à leur société traditionnelle. Il y a souvent confusion entre ce qui relève de l'islam en soi et ce qui relève de la société traditionnelle. Cette confusion va se manifester sur le plan pratique : les valeurs traditionnelles coïncident avec les valeurs de l'islam. Ceci signifie qu'abandonner les valeurs de la tradition implique l'abandon des valeurs de l'islam. Dans leur pays d'origine, malgré le processus grandissant de la sécularisation, la vie familiale et la vie dans la société restent encore assez sacralisées et la référence à la tradition est souvent encore de règle, au point que mettre en question les valeurs traditionnelles veut dire porter atteinte à la religion (p.ex en ce qui concerne le mariage, etc...)

Dans leur pays d'origine le Coran sert de référence à tous les actes de la vie quotidienne, plus particulièrement lors des grandes circonstances telle une naissance dans la famille, un mariage, un deuil, etc. Bref, on y vit encore dans un certain climat religieux, il suffit de penser par exemple à l'existence des mosquées qu'on trouve partout jusque dans les villages les plus perdus dans le pays. Du haut du minaret le muezzin appelle cinq fois par jour les croyants à la prière ; pensons aussi à toutes les fêtes proprement religieuses ou familiales qui soudent les membres de la famille et de la communauté.

Sur le plan strictement personnel et familial, il y a une façon d'être, d'agir, de se comporter et de vivre, qui reflète que l'on est musulman. Ainsi par exemple, le père mangera souvent seul, ou bien avec ses fils ou avec ses hôtes; la mère mangera après à la cuisine, seule ou avec ses filles. Il existe une façon de s'asseoir autour de la petite table basse, bref, c'est dans les moindres détails de la vie concrète de tous les jours que ce comportement musulman se manifeste. On dira que tous ces aspects ne sont en fait que des expressions socioculturelles. C'est vrai, mais nous avons déjà fait remarquer que dans la société musulmane traditionnelle les valeurs religieuses et les valeurs socioculturelles souvent se confondent.

Dans la famille traditionnelle ou patriarcale chacun des membres a un rôle bien défini et chacun agit et réagit dans le cadre normatif de son rôle. Nous verrons plus loin que dans le contexte de l'immigration ce sont précisément ces différents rôles au sein de la famille qui vont subir une modification. Les deux caractéristiques de la famille sont: l'interdépendance des membres au sein de la famille et la solidarité, qui vont subir aussi des changements considérables par l'émigration.Dans la famille étendue ou patriarcale, La femme est considérée en rapport avec sa ou plutôt ses maternités. Dans tout le monde musulman la femme est avant tout " génitrice " procréatrice, celle qui augmente en nombre non seulement la famille, mais la "umma", la grande communauté musulmane. C'est la femme qui a le rôle d'élever et d'éduquer les enfants. L'esprit d'entraide lui permet de faire appel à une tante, une cousine, une nièce, une voisine, etc... pour l'aider en cas de besoin.

La relation la plus importante pour une femme n'est pas celle qu'elle a avec son mari, mais celle qu'elle a avec son fils ou ses fils. Le comportement affectif, surprotecteur et indulgent de la femme vis-à-vis de ses fils doit être considéré comme un investissement implicite, puisqu'elle s'attend à ce que plus tard son fils se conduira loyalement à son égard, plutôt qu'à l'égard de sa propre femme.

Dès lors, l'avenir d'une femme est situé dans l'amour qu'elle témoigne à son fils. En plus, le fils aîné est, après le père, la seconde figure d'autorité dans la famille. Plus tard il prendra à son tour la fonction de chef de famille. C'est pour cela qu'elle ne risquera jamais de compromettre les liens qui la lient à son fils, ni de réduire l'affection qu'elle lui porte. Tout cela a comme conséquence que le fils fera toujours connaître ses souhaits à travers sa mère, qui se chargera de son côté d'insister auprès de son père pour qu'il les satisfasse. En contre partie, lorsque la mère est malade ou devenue âgée, le fils sentira comme une obligation morale de la prendre en charge. Le plus grand insulte que l'on puisse faire à quelqu'un s'est insulter directement ou indirectement sa mère. Pensons à l'incident au terrain de foot à Marseille à l'occasion de la coupe mondiale, lorsque le meilleur footballeur de France, Zidane Zinedine, a agressé un adversaire parce que celui-ci avait insulté sa mère !

Les filles sont éduquées en fonction de cette priorité des garçons dans la famille et tout petites elles apprennent à être à leur service. Mais la relation la plus importante à l'intérieur de la famille est celle entre le père et le fils, en particulier le fils aîné. Les fils doivent à leur père respect, soumission et obéissance absolue. En cas de conflit, la mère joue souvent le rôle d'arbitre. La coopération entre la mère et le fils contre le père trop autoritaire est la conséquence d'un lien intime, personnel et émotionnel entre les deux. Nous verrons par la suite comment dans le contexte de l'immigration les relations à l'intérieur de la famille changent, entre autre la conception de l'autorité paternelle et qui sera souvent une des raisons principales des conflits au sein de la famille.

L'éducation des enfants dans le monde musulman traditionnel.

Jusqu'à l'âge de 7 ans environs, c'est la mère qui s'occupe de l'éducation de son petit enfant. C'est elle qui transmet instinctivement les valeurs culturelles et religieuses à son enfant. Celui-ci, vivant dans une proximité intime avec sa mère, les intègre spontanément dans sa vie. A la maison l'enfant jouit d'une liberté sans bornes. Tout lui semble permis, surtout si c'est un garçon. Vers 7 ans l'enfant va passer sous la tutelle de son père. Ce passage dans le monde masculin sera plus brutal pour le garçon que pour la fille. L'entrée dans le monde masculin implique pour le garçon qu'il montre progressivement sa virilité, sa supériorité par rapport à ses sœurs. Quant à la petite fille, le passage sera moins brutal parce qu'elle restera à la maison sous l'autorité de sa mère qui va la former progressivement à son rôle de mère.

Arrivé à l'âge de la raison l'enfant, aussi bien la fille que le garçon, réalise qu'il fait parti d'une famille et qu'il doit la faire honneur par son comportement. D'ailleurs les parents font bien comprendre à leurs enfants qu'ils sont responsabtes de l'honneur de la famille. C'est ainsi qu'ils font développer chez eux le sentiment de honte, la "hishma" en arabe dialectal qui signifie aussi la politesse. Un enfant qui est impoli dehors est honteux pour sa famille. Peu à peu l'enfant apprend ce qu'il doit faire et ce qu'il ne peut pas faire, ce qui est permis et ce qui est interdit. Cependant, en cas de transgression la punition ne va pas plus loin que des menaces verbales.

Nous voyons que dans l'éducation traditionnelle la permissivité et la sévérité vont de pair. Si du côté de la mère il existe un certain laxisme, l'intimité profonde avec elle aidera d'enfant à supporter les réactions parfois dures et sévères de la part du père. De toute façon l'enfant ressent fortement la protection et la chaleur de la famille.

Dans les pays musulmans l'âge de la raison signifie pour le petit garçon une autre étape dans sa vie, celle de la circoncision.

Le Coran mentionne parmi les obligations religieuses ni la circoncision des garçons ni l'excision des filles. Ces deux pratiques étaient répandues dans la péninsule Arabique bien avant la naissance de l'Islam. D'après la tradition musulmane tout homme naît musulman. Ce sont les parents qui font du nouveau né un juif, un chrétien, etc. C'est donc par sa naissance que l'enfant est déjà musulman et non pas par la circoncision. Toutefois dans la mentalité populaire le garçon n'est considéré comme un véritable musulman qu'une fois circoncis.

Dans le monde musulman la circoncision constitue un rite de passage. Le circoncis passe d'un statut social à un autre. Pour le garçon c'est à la fois une épreuve physique et psychique. Physique, car il ressent fortement les douleurs sans pouvoir les exprimer (c'est une épreuve de sa virilité !), mais plus encore peut-être psychique parce que la circoncision arrache le petit garçon aux jupes de sa mère et le fait entrer dans le cercle paternel et social.

Maintenant c'est donc le père qui va s'occuper de l'éducation de son enfant. Il va le faire entrer progressivement dans le monde des hommes et lui expliquer la vie. Pour l'enfant c'est aussi le moment d'aller à l'école coranique. Son père le confie au maître auquel il lègue en quelque sorte son autorité. Le maître sait que le père ne va jamais le contredire et la réciproque est vraie aussi. Si le maître juge nécessaire de punir l'enfant, il sait qu'il pourra compter sur l'appui de son père. Nous verrons plus loin que dans le contexte de l'immigration ce ne sera plus ainsi ! A l'école coranique l'enfant apprend des sourates (chapitres) du Coran par cœur sans pour autant comprendre leur sens puisque la langue arabe du Coran n'est pas celle qu'il utilise à la maison. Cette familiarisation avec la langue du Coran servira aussi l'enfant lorsqu'il rentre à l'école primaire où l'enseignement est dispensé en arabe classique. La sévérité du maître de l'école coranique contraste durement la permissivité que l'enfant a connue à la maison !

L'apprentissage du Coran servira aussi l'enfant pour pratiquer sa religion, en particulier pour la récitation des prières. Le Jeune du Ramadan est avec la prière une des obligations religieuses principales de l'islam. Il est obligatoire pour le croyant arrivé à l'âge adulte, c'est-à-dire à partir de la puberté. En grandissant, l'enfant entre progressivement dans la pratique religieuse mais sans contrainte, comme dit l'adage islamique : " pas de contrainte en religion. " Le garçon affirme sa virilité en augmentant chaque année ses jours de jeûne, mais sans exagérer, il fait ce qu'il peut. Au niveau de la foi le garçon devient de plus en plus responsable. Sur le plan de la morale c'est le sentiment de culpabilité qui va remplacer en quelque sorte le sentiment de honte (hishma). Il agira plus en fonction de ses propres convictions qu'en fonction du regard des autres.

Quant à l'éducation des filles, celle-ci passe autrement que celle des garçons. Dans la société patriarcales les filles ne font pas le passage du giron de la mère vers le monde du père. A la campagne en Turquie comme au Maroc l'entrée dans le monde extérieur, l'école, la rue, le travail extérieur etc..., est encore un phénomène assez récent. Souvent la fille reste dans le cercle maternel. C'est sa mère qui s'occupera de sa formation à son futur rôle d'épouse. Si son frère en grandissant sortira de plus en plus de la maison, la fille au contraire ne la quittera de moins en moins. Pour la mère, le but de l'éducation de sa fille consiste avant tout à la faire parvenir vierge à son mariage. La notion de honte sera plus développée chez la fille que chez le garçon. La fille doit préserver sa virginité et sa réputation, deux facteurs essentiels pour réussir le mariage. Si l'honneur du garçon se manifeste dans sa virilité dans ses actions à l'extérieur, celle de la fille au contraire se révèle dans sa discrétion, sa pudeur, sa réserve.

C'est la nuit des noces qui sera la preuve de la réussite ou de l'échec de son éducation par sa mère et pour la femme elle-même moment de grande fierté ou de honte. Mais pour être vraiment considéré par son entourage elle devra attendre la grossesse et surtout la naissance d'un garçon.

Ce que nous avons dit de la famille musulmane dans le monde traditionnel vaut encore engrande partie dans la campagne au Maghreb et en Turquie. La génération des musulmans émigrés en Belgique dans les années soixante et septante a connu une telle situation. A présent grâce aux mass média modernes (en particulier la télévision et d'Internet) le tourisme et les multiples contacts avec le monde extérieur, le processus de sécularisation affecte de plus en plus les villages. Cependant les caractéristiques de la famille musulmane traditionnelle restent encore pour beaucoup de musulmans une référence de valeurs à adapter sans doute mais pas à perdre dans leur nouveau genre de vie familiale ici en Belgique, par exemple la remise confiante de soi dans les mains de Dieu, cet abandon total à sa miséricorde, la patience dans les épreuves et les adversités, l'hospitalité et les partage, le respect pour les parents et grand parents, etc...

Le passage dans un monde sécularisé va mettre pour chacun son identité profonde à l'épreuve. Il s'agira de montrer que la modernité peut cohabiter avec la tradition.

III. LA FAMILLE MUSULMANE DANS LE MONDE SÉCULARISÉ.

L'immigration a provoqué une modification profonde dans la structure et la vie de la famille musulmane, qu'elle soit d'origine maghrébine ou turque. De fait, venue en grande majorité d'un milieu rural, la famille a dû faire le passage d'un mode de vie familiale à un autre, passage de la famille patriarcale, ou la famille étendue, à la famille nucléaire ou conjugale. De plus, dans le pays d'origine la famille était la cellule de base de la société dans un contexte sociopolitique et religieux musulman. Nous avons vu que dans la famille traditionnelle chacun des membres a un rôle bien défini. Chacun agit et réagit dans le cadre normatif de son rôle. Ce sont précisément ces différents rôles au sein de la famille qui vont subir une modification par le processus de l'immigration. C'est que les rôles ne seront plus clairement définis, ou si on veut, ils sont doublement définis. Ceci peut devenir source de conflit et d'incertitude dans les interactions familiales.

Un exemple bien connu est celui de l'autorité du père. Quand le père s'adresse au directeur ou à la directrice de l'école, il attend à ce que la direction appuie et renforce son autorité paternelle, comme cela se fait dans son pays d'origine. En réalité, il constate qu'ici on n'a pas la même conception de l'autorité, que son autorité de père n'est pas "absolue". Non seulement son autorité se trouvera menacée et affaiblie, mais l'enfant qui constate et réalise ce double comportement va essayer d'en tirer profit. Le père, qui se trouve parfois critiqué et discrédité dans son autorité, ne saura plus comment se définir par rapport à ses enfants, ni comment intervenir, d'où parfois une démission, parfois complète, de sa part.

Dans le pays d'origine les deux caractéristiques de la famille sont d'interdépendance des membres au sein de la famille élargie et la solidarité. La première caractéristique, l'interdépendance, va subir des changements considérables par l'émigration, tandis que la deuxième, la solidarité, paradoxalement va se trouver au moins aussi forte, souvent même renforcée, étant donné que la famille émigrée doit faire face à tant de difficultés et de problèmes.

Dans la famille élargie ou patriarcale, la femme est considérée en rapport avec ses maternités. Dans tout le monde musulman la femme est avant tout "génitrice", procréatrice, celle qui augmente en nombre non seulement sa famille, mais la grande famille, la communauté musulmane entant que telle, la "oumma". Dans le pays d'origine c'est la mère qui a le rôle d'éduquer les enfants. Dans le contexte de l'immigration et de la famille non plus élargie mais restreinte, elle se trouve souvent seule dans son rôle d'éducatrice et n'a plus de "substitut" comme ce fut le cas dans son pays d'origine. Ceci va agir sur son comportement créateur et sera une des raisons pour limiter le nombre d'enfants désirés.Mais il y a d'autres facteurs qui contribuent à faire baisser le taux de natalité, e.a le logement, souvent trop étroit, aussi le manque de l'entraide qui existe dans la famille patriarcale. En plus, ledà l'extérieur peut favoriser la baisse de fécondité.

Ainsi l'évolution des femmes conditionne pour une part importante le maintien ou l'effacement de conflits par rapport aux valeurs et aux comportements d'origine culturelle. Les jeunes femmes immigrées joueront ainsi un rôle essentiel dans le "dialogue" entre les cultures et le glissement d'un système de valeurs à un autre. Le changement des rôles à l'intérieur de la famille immigrée apparaît comme le résultat d'un besoin d'adaptation, une réaction à une pression extérieure, la modification intérieure est nécessaire si on veut survivre.

Cependant les parents essaieront instinctivement de transmettre les normes culturelles fondées sur la différenciation sexuelle des rôles aux enfants, comme ce fut le cas dans le pays d'origine. La mère, très souvent, voudra que sa fille "l'imite", en faisant le ménage, la cuisine, en s'occupant de ses petits frères et sœurs, etc. En fait elle projette sa conception de la femme musulmane "idéale" marocaine ou turque dans sa fille. Mais sa fille, en grandissant dans un contexte socioculturel tout à fait différent de celui de sa mère, en particulier par le biais de l'école, n'acceptera pas ce "cliché" de la femme traditionnelle, personnifiée par sa mère. C'est ainsi, par exemple, que les activités scolaires ou para scolaires deviendront des prétextes pour échapper aux travaux domestiques. La mère en est bien consciente, mais elle se sentira souvent obligée de se soumettre. Certes, la fille désire rester musulmane, veut devenir un femme musulmane, mais pas de la même façon que sa mère.Le choc souvent brutal avec la civilisation occidentale remet nécessairement la foi en question, car on ne peut pas vivre la foi ici de la même façon qu'au Maroc ou en Turquie. Ceci peut conduire à l'abandon de la pratique de la foi purement et simplement, ou bien, inversement, il se peut que cette nouvelle situation oblige le croyant a mieux connaître d'islam et à le pratiquer d'une façon plus vraie, plus personnelle. En effet, on réalise que dans le pays d'origine être musulman cela allait de soi. La foi du croyant était portée par la communauté. C'était une foi "sociologique", plus liée à la tradition qu'à la religion. En Belgique, pays sécularisé à outrance, où Dieu n'a plus de place dans la vie publique, la foi est remise en question au niveau personnel et familial. Beaucoup de parents sentent le besoin et le désir de mieux connaître l'islam et de le pratiquer d'une façon plus vraie et convaincue, par exemple en ce qui concerne la prière et le jeûne du Ramadan.

Le problème linguistique se pose à tous les membres de la famille mais il varie beaucoup d'une famille à I'autre. En général cela concerne souvent la femme d'une façon particulière. Celle-ci par manque de connaissance suffisante du français ou du flamand se trouve dans l'obligation de faire appel à son mari, ou, ce qui est plus souvent le cas, à un de ses enfants, pour pouvoir entrer en contact avec le monde extérieur (démarche administrative, consultation médicale, etc...)

Il est certain que les femmes qui travaillent à l'extérieur , ou celles qui ont l'occasion de suivre des cours de langue, apprennent plus rapidement la langue que les autres qui sont obligées pour différentes raisons de rester à la maison. Le problème linguistique varie donc beaucoup d'une femmeà une autre.

Il en est de même pour les hommes et les enfants. Mais en toute évidence ce sont les enfants qui vont le mieux et le plus rapidement apprendre le français et/ou le flamand. Ce sont les enfants qui vont être le mieux et le plus rapidement acculturés. Avec le temps ils vont faire l'expérience d'appartenir à une double culture ou plus exactement à aucune culture, car ni la culture traditionnelle des parents ni la culture de l'école ne sera vraiment leur culture. Par ailleurs le pourcentage du retard scolaire chez les enfants immigrés reste encore assez élevé. Ce retard se fait sentir dès le début de sa scolarisation, parce que l'enfant n'apprend pas dans sa langue maternelle; à la maison il parle arabe, berbère ou turc, par contre à l'école on lui enseigne en français ou/et néerlandais. C'est important, car c'est par le biais de la connaissance de la langue du pays d'accueil que l'acculturation se réalise.

L'éducation des enfants dans la famille musulmane immigrée

Nous avons déjà mentionné que dans l'éducation traditionnelle au pays d'origine, les filles sont élevées en fonction de la priorité dont les garçons bénéficient dans la famille. Dans le contexte de l'immigration, il n'est pas rare d'entendre des filles se plaindre d'être au service de leurs frères, d'être obligées de leur obéir et de devoir accepter qu'ils ont des privilèges, par exemple que leurs frères peuvent sortir quand et où ils veulent. Par contre, les garçons trouvent tout à fait normal que leurs sœurs restent à la maison et ils se sentent un devoir de les surveiller dans la rue, de veiller de près leurs fréquentations à l'extérieur, etc... Ils trouvent aussi normal que leurs sœurs manifestent à leur égard respect, obéissance et soumission.

Le passage de la famille patriarcale à la famille nucléaire a remis en question l'autorité du père. Si elle était quasi absolue à la campagne dans le pays d'origine, elle va se trouver souvent affaiblie dans le contexte de l'immigration.

Par manque de connaissance suffisante de la langue il n'est pas rare qu'il doive faire appel à ses enfants pour des problèmes administratifs, etc... De plus, s'il n'arrive pas à réussir dans son travail ou lorsqu'il se trouve au chômage, il se sentira encore plus frustré dans son autorité. Celle-ci est constamment menacée, parce qu'elle n'est pas reconnue comme dans son pays d'origine. Il constate que l'enfant belge n'a pas le même sens de l'autorité paternelle ou de l'autorité de la direction de l'école (cf. l'exemple à la page 11). Ainsi il se trouve devant un dilemme: d'un côté il veut que ses enfants aillent à l'école afin qu'il puissent mieux réussir dans la vie que lui et c'est d'ailleurs souvent la raison principale pour laquelle il veut rester ici; mais de l'autre côté, il craint qu'à l'école ses enfants assimilent d'autres normes qui sont en contradiction avec celles de son pays d'origine. Il en résulte qu'il risque de se comporter plus durement et plus sévèrement à l'égard de ses enfants, en particulier envers ses filles. Pourtant il ne réussira pas facilement. La pression de ses enfants, influencés par cette nouvelle mentalité acquise à l'école, sera souvent si forte qu'il se sentira obligé de consentir et de fil en aiguille, il risque de perdre son autorité. De plus, le père constate que ses enfants n'ont souvent pas les mêmes moyens et possibilités pour réussir que les enfants belges. C'est ainsi qu'il s'imposera des sacrifices énormes et qu'il va tout faire afin que ses enfants ne se sentent pas inférieurs par rapport aux autres. Reste que cette différente conception d'autorité paternelle est souvent une des raisons principales de conflits au sein de la famille musulmane immigrée.

Mais il n'y a pas que l'autorité du père qui est mise en question. C'est au fond tout le système des valeurs traditionnelles dont les parents sont marqués, qui se trouve confronté à un autre système de valeurs. Cette confrontation se vit en premier lieu à l'école. instinctivement les parents désirent perpétuer leur système de valeurs et les transmettre à leurs enfants, lesquels, de plus en plus influencés par le mode de vie occidental les mettent en question ou carrément refusent. Comme dans ce système de valeurs traditionnelles la religion et les traditions sont souvent confondues, il n'est pas évident pour l'enfant de les distinguer.

Chez l'enfant ce conflit de valeurs se réalise en plusieurs étapes. D'abord l'apprentissage du système de valeurs traditionnelles dans sa prime enfance à la maison. Ensuite, à l'école primaire, l'enfant apprend progressivement un autre système de valeurs. Arrive un moment, souvent vers la fin des études primaires, que l'enfant veut s'identifier au garçon ou à la fille belge. Finalement, l'enfant réalise que l'identification non seulement n'est pas possible, mais qu'il est parfois rejeté par les autres enfants qui le renvoient à l'identité de ses parents. Bref il lui font comprendre qu'il n'est pas pareil qu'eux. Réaction raciste que l'enfant ressent profondément et douloureusement. Et en effet, l'enfant a souvent du mal à vivre cette tension, cette confrontation de deux cultures différentes, de deux systèmes de valeurs différents. Il se sent constamment tiraillé entre un univers culturel, religieux et symbolique vécu à la maison, et un autre, vécu dehors, en particulier à l'école. Il arrive facilement aussi qu'à l'école l'enfant va défendre les valeurs traditionnelles de ses parents et par contre, à la maison, il va défendre les valeurs occidentales apprises à l'école.

A part les petits enfants qui sont allés à l'école maternelle, beaucoup commencent l'école primaire avec un retard considérable par rapport à leurs camarades belges au niveau du langage. Ce sera la langue qui sera souvent la cause principale du retard ou même de l'échec scolaire. La langue enseignée à l'école ne correspond pas à celle que l'enfant parle à la maison.

Les parents ont peur qu'à l'école l'enfant néglige graduellement les valeurs traditionnelles et par le fait même risque d'abandonner l'islam. C'est la mère qui se charge de la transmission des normes religieuses : "Je fais toutes les pratiques, prières, ablutions... par habitude." (Femme d'un ouvrier turc). Certains enfants intériorisent ces habitudes : "Je fais le ramadan, je jeûne, mais personne ne m'oblige, c'est moi qui le veux." (Jeune fille marocaine de 14 ans). Nous voyons dans le cas présent le respect des normes justifié par les valeurs transmises par l'école, à savoir, le choix individuel et libre.

Pourtant, dans la plupart des cas l'attitude des enfants laisse les parents soucieux à ce sujet, surtout quand ils sont déjà plus grands : " Nous avons acheté le Coran pour les enfants afin qu'ils s'y intéressent mais je ne sais pas... " (Une maman marocaine).

La notion du péché tient une place importante dans le discours religieux des parents. Le point crucial des interdictions concerne la sexualité des femmes. Les sanctions morales s'appliquent particulièrement aux normes qui règlent les relations entre les sexes. Ne pas respecter ces normes est considéré comme péché. Les parents en parlent avec insistance, encore plus en situation d'immigration, pour éviter de subir l'influence de la société globale et accentuer ainsi leur différence.

L'impression et l'idée que les parents se font de la société d'accueil, de la société belge donc, sont contraires à leurs norrnes, notamment en ce qui concerne le comportement des jeunes filles, jugé trop libre. Il est assez fréquent que les parents insistent chez leurs enfants sur l'immoralité des jeunes filles belges. Ceci leur permet de justifier leur morale en se valorisant à l'égard de la société belge et en mettant en évidence les valeurs morales telles qu'elles sont décrites dans le Coran.

C'est ainsi que beaucoup de parents exercent une pression sur leurs enfants, en particulier sur leurs filles, par tout un système de punitions et d'interdits. Non seulement la femme mais aussi la fille sont responsables de l'honneur de la famille, valeur fondamentale dans le pays d'origine des parents, gui veulent la maintenir ici en Belgique. Il en résulte une surveillance particulière de la fille par un des membres de la famille, souvent le fils aîné. Les enfants subissent ces pressions et se trouvent gênés dans leur relation avec leurs camarades belges à l'école, dans la mesure où ils n'arrivent pas à justifier cette surveillance : "Si je dis à mes amies que c'est comme ça, elles seront choquées" (Jeune fille marocaine de 16 ans). Les comportements contradictoires de la part des enfants à l'école révèlent les contradictions liées à la difficulté d'appliquer leurs principes de morale dans une société qui ne respecte pas les mêmes valeurs morales.La religion, l'islam, apparaît d'abord comme un système de référence pour assurer l'éducation des enfants, en maintenant les normes d'origine. Mais aussi, en situation de minorité, le facteur religieux fournit le sentiment d'une identité spécifique par laquelle on se distancie de la majorité, en occurrence les Belges. Le désir profond des parents est de socialiser l'enfant par la transmission des nonnes à la fois traditionnelles et religieuses dans la société belge (ce qui se fait aussi parfois en dénigrant et en dévalorisant les valeurs morales de la société belge, c'est en particulier vrai pour les filles).

Cependant, malgré le renforcement de l'identité et les antagonismes naissants provoqués par le facteur religieux, la conformité aux règles de la part des enfants se présente souvent de façon ambiguë: "On m'interdit d'avoir des amis (garçons), je ne leur dis pas". (Jeune fille marocaine de 12 ans). "Quand je suis dans une situation embarrassante, je mens parce que j'ai peur de mon père" (Garçon turc de 15 ans).

Toutefois, ce chantage affectif de la part des parents et la crainte de l'isolement entraîne souvent une conformité aux règles : "C 'est pour vous que nous sommes venus et que nous voulons rester, pour vous assurer un meilleur avenir que nous, etc..." Ce chantage affectif agite la conscience de l'enfant et l'empêche de contredire ses parents. D'autre part, la solidarité très forte qui existe au sein de la famille accroît la dépendance de l'enfant.

Nous avons déjà souligné que le système de la société traditionnelle est axé autour les notions de solidarité familiale et de soumission à l'autorité du père. Cependant, la société occidentale favorise d'individualisme et la promotion personnelle dans une société où le rapport à d'autorité est un rapport à la loi. En cas de conflit la mère va jouer un rôle important entre l'enfant et le père. Cette alliance avec les enfants lui permet de garder leur confiance. Si la fille a facilement peur de son père ou de son frère aîné, souvent trop autoritaire, elle se sent par contre très proche de sa mère, qui joue souvent le rôle de "confidente". Quant aux enfants, à travers la famille d'une part et l'école et la société belge d'autre part, ils vivent une dichotomie entre ces deux espaces, en essayant de trouver un équilibre entre les deux logiques qui les caractérisent, deux logiques cependant différentes, parfois opposées : l'une basée sur des valeurs de solidarité, d'honneur et de "honte" (hichma), l'autre sur la promotion de soi, de l'individu.

Une fois à l'âge de la puberté, quand ils sont dans le secondaire ou le professionnel, beaucoup de jeunes musulmans, qu'ils soient d'origine maghrébine ou turque, vivent en fait sans référence religieuse, comme leurs camarades belges. Si leurs parents font souvent la confusion entre les valeurs traditionnelles et les valeurs religieuses islamiques, au moins ils avaient une référence dans leur vie. Par contre, ce n'est plus vrai pour les jeunes de la deuxième génération. Que signifie effectivement pour beaucoup de jeunes "l'islam", "être musulman" ? Les réponses sont sans doute multiples et ici aussi on doit faire attention de ne pas généraliser.

La situation des personnes âgées

Avec la loi du regroupement familial de 1974 certains immigrés maghrébins et turcs ont fait venir en Belgique non seulement leur femme et leurs enfants mais aussi leurs grands-parents ou bien ceux-ci sont venus quelque temps après. Dans leur pays d'origine les personnes âgées ne sont jamais abandonnées et jouissent de beaucoup de respect aussi bien au sein de la famille que dans la société. Dans la famille les grands-parents ont énormément d'autorité et pour toute importante décision à prendre on demande leur avis. Ils jouissent d'une grande liberté, aussi bien le grand-père que la grand-mère, qui n'est plus obligée à porter le voile, peut fréquenter les hommes (parce qu'elle a perdu son pouvoir de séduction), est écoutée et respectée par tous, bien que ses belles-filles ont souvent peur d'elle. Non seulement les grands-parents, mais tous les membres de la famille, sont choqués et scandalisés de constater que les Belges mettent les personnes âgées dans des maisons de repos. Ce qui est impensable dans leur pays d'origine. Si au sein de la famille musulmane immigrée les personnes âgées sont choyées, celles-ci souffrent souvent quand même d'une certaine solitude puisque en dehors de la famille elles ne comptent plus dans la société, entre autre par manque parfois de la connaissance de la langue, et leurs relations extérieures se limitent souvent aux autres familles musulmanes immigrées de leur pays.

Conclusion

L'intégration dans la société belge, société laïque et sécularisée, mais aussi multiculturelle et plurireligieuse, pose aux familles musulmanes immigrés d'énormes problèmes que nous avons essayés de décrire dans une analyse qui est loin d'être exhaustive. Un problème crucial demeurera pour les générations suivantes : "Comment rester fidèle à sa propre identité, aux normes et valeurs de l'islam, tout en restant ouvert à celles de la société d'accueil ?" Problème donc d'enracinement et d'ouverture. Si les parents veulent transmettre cette "fidélité à soi et ouverture aux autres", ils devront apprendre à leurs enfants à vivre leur foi musulmane d'une façon personnelle dans un contexte européen. Ainsi ils contribueront à donner à l'islam un autre visage. Ce que les musulmans revendiquent en Europe c'est un islam non pas "d'importation" mais un véritable "Islam européen" en parfait accord avec les valeurs démocratiques et les droits de l'homme.

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