"Tashakor Afghanistan"

Impression d'une mission

Par Jean FRAINEUX

Ce qui au départ en 2007 ne devait être pour moi qu'une simple mission militaire armée, s'est transformée petit à petit en une énorme expérience humaine riche de rencontres, de contacts et d'échanges culturels de toutes sortes.

Comme toujours en pareil cas, l'armée belge nous "prépare" à ce genre de missions avec des briefings et des recommandations. De ces briefings, il est ressorti que l'Afghanistan était un pays en paix, que la population y vivait bien et que tout était bien dans le meilleur des mondes (nous étions fin 2006 et la situation là-bas était loin d'être aussi claire). La plus grande partie de ce briefing a été monopolisée par un professeur de géopolitique nous expliquant en long et en large les raisons purement économico-stratégiques de l'intervention américaine dans ce pays. Pour clore ce briefing, des militaires belges basés à Kaboul, dans un camp d'où ils ne pouvaient sortir que très rarement, nous ont présentés des photos prises du haut de leur véhicule blindé. Bref un aperçu dirigé et dirigiste de l'Afghanistan ne nous apprenant pas grand-chose de ce pays. Autre son de cloche, répété régulièrement lors de missions, était que de toute façon si nous rencontrions des autochtones, il ne fallait surtout pas parler avec eux ni de politique ni de religion.
Heureusement que pour ma part, je n'ai pas suivi ces "pieux" conseils sinon je n'aurai pas eu l'occasion de pouvoir en faire une présentation, y décrire tout ce que j'y ai vécu et l'enrichissement humain que cette mission m'a apporté.

Comme toujours lorsque je partais en mission, j'ai complété par des recherches personnelles ces informations au combien succinctes et laconiques reçues de mon Etat-major. Recherches effectuées bien sûr via Internet qui me permirent de mieux comprendre ce pays vers lequel j'allais m'envoler en ce vendredi 5 janvier 2007, me soustrayant durant neuf mois à ma famille restée en Belgique. Je dois préciser qu'au départ ma mission devait seulement durer six mois mais les circonstances que j'aurai l'occasion de préciser plus tard ont fait qu'elle s'est prolongée de trois mois supplémentaires non seulement à mon grand bonheur mais aussi à celui de mes collaborateurs et chefs directs sur place ainsi que pour mes contacts afghans que j'avais appris à connaître et à apprécier.

Si le titre de cette conférence vous interpelle, je ferai durer quelque peu le suspense, comme un bon écrivain de roman policier le ferait, pour n'en dévoiler le secret que dans les cinq dernières minutes et vous comprendrez alors toute la symbolique de ce premier mot du titre.
Avant de rentrer vraiment dans le vif du sujet, je ne voudrais pas aborder un sujet aussi vaste que l'Afghanistan sans présenter quelques aspects particuliers de ce merveilleux pays, oui vous avez bien entendu, j'ai bien dit merveilleux pays et cela contraste pleinement avec l'image que les médias nous renvoient habituellement de ce pays. Mais vous aurez l'occasion de vous rendre compte par les photos que, si tout n'y est pas rose, j'aime à le qualifier de merveilleux.

Je m'attacherai plus particulièrement à deux aspects: la géographie et les ethnies. Je ne vais pas vous faire une présentation historique de l'Afghanistan, pas que je n'en ai pas envie mais tout simplement parce que cet aspect nous prendrait énormément de temps et n'apporterait pas grand- chose à ce qui me tient plus à coeur et qui fera le corps de cette présentation, les différentes rencontres faites là-bas dans le cadre de ma mission. Comme vous le montre cette première carte, vous pouvez constater que l'Afghanistan est un pays essentiellement et au trois quart montagneux occupé par un contrefort de l'Himalaya, l'Hindu Kush qui signifie "Tueurs d'Hindous" en perse, avec au sud-ouest une plaine désertique s'étendant de Kandahar à Sarandsch et au nord la plaine s'étendant de Mazar e-Sharif aux frontières du Turkménistan, de l'Ouzbékistan et du Tadjikistan, Mazar e- Sharif étant le lieu où j'ai passé mes neuf mois de mission. Avant d'afficher la deuxième carte, vous devez savoir qu'en fait l'Afghanistan est un pays et non une nation. Si nous essayons de comparer avec la Belgique, bien que certains me diront le contraire au vu des événements des 2 dernières années, notre pays est non seulement un pays mais aussi une nation, nous sommes tous Belges sauf peut-être pour Monsieur De Wever et ses amis, mais en Afghanistan personne ne se déclare Afghan sauf les Pashtounes qui sont l'ethnie la plus représentée (42%), Pashtoune veut d'ailleurs dire Afghan en Pashto, principal dialecte parlé par cette ethnie. En Afghanistan, chacun se définit comme appartenant à un groupe ethnique: Pashtounes, Tadjiks (27%), Ouzbeks (9%), Hazaras (9%), Turkmènes ou Baloutches ou d'autres encore, comme vous pouvez le constater, il n'y a pas de sentiment d'appartenance à une "nation afghane". Un autre aspect de différenciation est la religion: la majorité de la population est sunnite (80%) dont les Pashtounes qui sont en plus pour la plupart Wahhabites comme les taliban (et comme la religion principale d'Arabie Saoudite), ce qui est la forme la plus radicale et la plus intégriste de l'Islam; mais on trouve aussi des chiites (19%), (principalement les Hazaras qui sont d'ailleurs les souffre-douleur des Pashtounes lire à ce sujet le livre "Les cerfs-volants de Kaboul" de Khaled Hosseini, en anglais le titre est encore plus parlant "The Kite Runner").

Avant de continuer plus avant, encore une petite et courte précision concernant les Taliban car je ne veux pas m'étendre sur ce sujet mais si vous avez des questions n'hésitez pas à les poser en fin de conférence. Taliban est le pluriel de talib, qui signifie étudiant fréquentant une madrasa, école coranique. Les taliban ont été formé dans des madrasa implantées au Nord Pakistan et dirigées par des islamistes intégristes d'Arabie Saoudite ou ayant été formés là-bas. Les jeunes garçons, et exclusivement des garçons, y sont enrôlés dès l'âge de 5-6 ans et y subissent l'éducation religieuse prodiguées par des Imams jusqu'à +/-20 ans, et ce dans un environnement exclusivement masculin. Pour eux la femme n'est absolument pas nécessaire et s'il en faut une, elle sert de "bonniche" et d'"organe" de reproduction et de procréation (excusez les termes mais ce sont les plus appropriés…).
Après ce bref mais nécessaire dégrossissement de l'Afghanistan, nous allons survoler ce pays par différentes images montrant quelque peu cette contrée de contrastes. Toutes ces photos ont été choisies à dessein afin d'illustrer mes propos.

En route donc pour cette pérégrination rapide et empruntons donc un défilé célèbre dans le Nord de l'Afghanistan, ce défilé est vénéré par les Moudjahidines afghans qui ont infligés une sérieuse défaite à une unité russe au temps de l'occupation soviétique. Après un survol de l'Indukush, qui n'a rien à envier à nos Alpes et autres Pyrénées, voici un survol du désert au nord de Mazar en direction de Heiratan, ville frontière avec l'Ouzbékistan, et quelques autres photos de désert illustrant combien la vie peut-être pénible.
S'il y a des déserts, il existe aussi de nombreuses vallées et rivières qui malheureusement soit à l'automne soit au printemps ont une fâcheuse tendance à déborder créant de dramatiques inondations accompagnées de coulées de boues souvent meurtrières. Tous ces cours d'eau permettent entre autre une agriculture que je qualifierai de proximité comme le montre ces quelques photos, y compris la culture et la récolte du riz sans oublier les arbres fruitiers (dans les années 90, l'Afghanistan était le premier producteur de pistaches). Il y a, à l'heure actuelle, une exception de taille: la culture du pavot qui est l'industrie la plus florissante d'Afghanistan surtout depuis qu'existe dans le pays des laboratoires permettant la transformation de l'opium en héroïne, en effet un kilo de d'opium se vend 500 Dollars alors qu'un kilo d'héroïne 5000 Dollars.
Nous allons maintenant voyager dans les villes où j'ai eu l'occasion de séjourner et vous ne verrez qu'une petite partie des photos prises dans celles-ci, il y a d'abord Mazar e-Sharif, … et comme je termine cette visite de MeS (comme nous l'appelions couramment par ce rond-point en pleine construction à la sortie de la ville érigé à l'honneur du buzkashi, sport national afghan que je vais vous présenter en quelques photos et qui a été décrit majestueusement par Joseph Kessel dans son roman "Les Cavaliers", … Kaboul, dont nous terminons la visite par une vue rapide du terrain de football rendu tristement célèbre par les exécutions publiques orchestrées par les Taliban … et Aybak, qui fut un des premiers endroits peuplé d'Afghanistan, notamment dans ces grottes à l'ouest de la ville, et où j'ai pu à partir du toit du poste suédois prendre quelques photos montrant la vie quotidienne en milieu d'après-midi des afghans mais surtout des afghanes et de leurs enfants. Pour rejoindre ces villes, j'ai aussi traversé quelques villages qui sont constitués de maisons bâties en terre crue (je vous laisse le soin d'imaginer l'état des maisons après de fortes pluies…). Pour illustrer encore un peu plus ce pays de contrastes, voici la richesse dans le culte avec notamment quelques photos de la Mosquée Bleue de Mazar, la richesse de certains commerces et … la richesse dans certains hôtels. Je vais faire une brève halte sur cet hôtel qui est l'Hôtel Serena de Kaboul.
C'est dans cet hôtel, situé en plein centre de Kaboul et de surcroît l'un des plus beaux, des plus chics et des plus chers de cette ville, que s'est déroulée la première conférence sur la Police Afghane à laquelle j'ai assisté pour le compte du Commandement de la Région Nord. Le Général allemand commandant la Région Nord ne savait pas y assister et mon chef de bureau, un Lieutenant-colonel allemand responsable de la police militaire pour la région étant occupé avec son futur successeur, il fût décidé en dernière minute qu'en ma qualité de spécialiste de la police afghane, j'y assisterai au nom du Commandement Nord. Cette conférence était le premier pas vers une uniformisation de la formation et de l'encadrement de la police afghane, étant donné que jusque là l'accent avait été particulièrement mis sur la formation et l'encadrement de l'armée afghane afin de répondre aux objectifs de la lutte anti-Taliban de l'armée américaine. La police afghane était jusqu'alors le parent pauvre, mais comment peut-on vouloir bâtir une saine démocratie sans une police digne de ce nom. Vous verrez dans une prochaine séquence de photos que dans le Nord, nous n'avions pas attendu ce genre de conférence pour mettre l'accent sur la formation de la police afghane.

La richesse ne s'affiche pas seulement dans les lieux publics mais aussi dans certaines habitations comme vous pouvez le constater sur les photos qui suivent. Mais cette richesse ne peut malheureusement pas cacher la misère qui règne dans toutes les villes afghanes, misère dont les femmes et les enfants sont souvent les premières victimes. Très souvent ces femmes se retrouvent seules après la mort de leur mari, soit par mort naturelle ou soit tué au combat ou par répression, et comme elles ont déjà été mariées et ont déjà enfanté, elles ne peuvent plus avoir un nouvel époux. De nouveau, nous faisons face ici à un autre paradoxe car l'homme, lui, peut avoir plusieurs épouses, qu'il choisira de préférence très jeunes, parfois même en dessous de quatorze ans, afin de pouvoir avoir au minimum un enfant mâle.
Le mariage sera le plus souvent organisé, une famille cédant sa fille à un homme riche et puissant auquel elle doit de l'argent ou pire pour laver un affront ou par simple soumission. L'homme a la plupart du temps au minimum le triple, si pas plus, l'âge de la fille, qui lors de la nuit de noce sera purement et simplement violée par son époux; la femme ne servant ici que d'organe de reproduction et si elle ne donne pas de descendant mâle, servira alors de bonne à tout faire, le mari choisira une nouvelle épouse capable de lui donner un fils.
Quelques images encore afin de vous montrer d'autres contrastes, comme les routes (pour nos déplacements là-bas nous ne comptions pas en kilomètres mais en durée de trajet, par exemple: De Mazar e Sharif à Feyzabad nous parlions de 17 heures de trajet pour une distance de 325 Km ou encore MeS – Meymanah 12 heures pour 315 Km). Vous pouvez aussi constater que les ponts qui peuvent être de vraies oeuvres architecturales datant d'un autre siècle peuvent parfois être réduits à leur plus simple expression. En Afghanistan, il n'est pas rare de trouver encore quelques vestiges de l'industrie russe que le régime soviétique avait implantée lors de son occupation mais le plus souvent, nous rencontrions aussi des industries locales spécialisées le plus souvent, dans le nord, à la fabrication de brique en terre cuite. Vous pouvez constater que ces industries sont loin d'être non polluantes. Le transport en Afghanistan reste aussi une gageure comme le montrent ces différentes photos. Le commerce de rue est aussi très prolifique, tout ou presque y est vendu, que ce soit de la viande (et je vous laisse imaginer le niveau d'hygiène), des fruits et légumes ou toutes sortes d'autres choses. Il n'est pas rare de voir ici des enfants pratiquer ce commerce de rue, n'allez surtout pas croire que je me fais le défenseur de ce travail des enfants mais c'est surtout pour eux la seule assurance de pouvoir manger à leur faim quotidiennement car les salaires sont tellement bas que s'ils n'amenaient pas eux aussi un peu d'eau au moulin, la misère serait aussi plus grande.

Ce pays de contraste se caractérise aussi par la présence dans les grandes villes de "clubs de mariage". Malgré le nom, ce ne sont point des agences matrimoniales mais au contraire des lieux où sont organisés les cérémonies du mariage ainsi que les fêtes y afférant. Pour votre information, lors de ces fêtes, les femmes et les hommes sont séparés, les femmes faisant la fête entre elles au premier étage et les hommes entre eux au rez-de-chaussée. Le couple fraîchement marié sera réuni dans le courant de la nuit pour la nuit de noce où le mariage sera alors consommé avec témoins à l'appui pour vérifier la virginité de la jeune mariée. N'oubliez pas comme je l'ai signalé précédemment que la majorité des mariages sont des mariages arrangés où l'homme a tous les droits. Pour illustrer cette différence de statut entre les hommes et les femmes, voici quelques images présentant les premiers suivies par des photos de femmes afghanes avec ou sans la burka. Pour celles et ceux qui ne savent pas ce qu'est une burka, j'en ai amené une et je vous invite à venir la passer en fin de conférence afin de vous rendre compte de ce que voient les femmes afghanes accoutrées de cette pièce vestimentaire. Je terminerai ce bref survol, par une présentation de ce que peuvent être les écoles en Afghanistan, écoles de villes ou de campagne, école pour les garçons ou pour les filles et enfin école pour des femmes adultes désireuses de se sortir de l'analphabétisme régnant dans de ce pays. Analphabétisme qui touche approximativement 75% de la population et si nous le regardons du point de vue des femmes le pourcentage monte à presque 90. Cet état d'analphabétisme est la résultante de la politique de régression imposée par les Taliban pendant cinq ans de 1996 à 2001.

Je vais donc entamer maintenant la partie la plus intéressante de mon exposé et je vais le développer de manière plus ou moins chronologique. Je m'explique sur le plus ou moins. Je présenterai chaque rencontre, chaque événement de manière complète c'est-à-dire depuis le moment où il est survenu pour la première fois jusqu'à sa finalité pour moi en cours ou en fin de mission et ceci afin de me permettre de développer toutes les rencontres humaines telles qu'elles m'ont touchées et interpellées.

Il est un fait que ce genre de mission ne se déroule pas en cavalier seul et que évidemment je faisais partie d'une équipe, d'un bureau et comme je l'ai déjà dit précédemment d'un commandement, le Commandement Nord pour l'Afghanistan dirigé par un Général Allemand, mais comme toute mission de l'OTAN, avec un brassage de différentes nationalités telles que des Allemands, Norvégiens, Suédois, Hongrois, Français, Croates, Belges,…
Et voici donc en quelques images les équipes avec lesquelles j'ai eu l'occasion de travailler pendant mes neufs mois de mission en sachant que les Allemands sont présents en Afghanistan pour des périodes de quatre mois sauf le Général qui preste pendant six mois. J'ai donc eu l'occasion d'"user" trois équipes de Provost Marshal qui est le titre du Colonel allemand chef de bureau et responsable de la Police militaire dans un commandement. Je les citerai par leur prénom afin de personnaliser quelque peu ces équipes. Quand je suis arrivé, le bureau était constitué du Colonel allemand, le Provost Marshal, d'un officier suédois, le second du Provost Marshal et un sous-officier allemand, secrétaire du Colonel allemand.
Celui qui m'a accueilli, Michael, je l'ai connu pendant mes deux premiers mois de présence là-bas. C'est avec son équipe et son successeur que j'ai eu l'occasion de fêter mes 50 ans qui furent marqués d'un cadeau somptueux car de ses paroles "fêter un demi-siècle en mission c'est quand même extraordinaire". J'ai d'ailleurs gardé le contact avec lui et, mon épouse et moi avons eu la surprise de recevoir le mois passé un courrier pour nos trente de mariage car il s'est souvenu que j'avais demandé congé pour le vingt mars afin de fêter mes noces d'argent en compagnie de mon épouse en Belgique (j'avais déjà trop souvent sacrifié cet anniversaire au cours de mes missions précédentes pour ne pas le répéter pour cette occasion spéciale).

Le deuxième que j'ai connu, Ulf, alors que je n'étais normalement pas le second de ce service, étant donné mon grade assimilé à celui de Major pour toute mission OTAN (alors que l'officier suédois n'était que capitaine), mon ancienneté et mon expérience et qui plus est mon âge, m'a immédiatement considéré comme son second, d'autant plus que depuis le début de ma mission, je partageais la chambre du Provost Marshal, ce qui nous permettait parfois le soir de discuter de certains cas ou dossier de la journée en toute impunité, mais également parce que depuis que j'étais arrivé, j'avais pris en charge les relations avec la police afghane, l'ANP. Je reviendrai sur ce point un peu plus tard. Avec l'arrivée de ce nouveau chef, l'équipe allemande c'est quelque peu étoffée, en plus du Colonel et du sous- officier, il y avait maintenant deux officiers supplémentaires, un capitaine, Magnus, qui devait servir d'officier de liaison avec le centre de coordination de la police afghane ainsi que des Américains qui chapeautaient ce projet mais aussi d'un jeune lieutenant, Tobias, qui serait le secrétaire pour tous les problèmes de discipline du contingent allemand. C'est l'équipe que j'ai le plus appréciée et qui m'a laissé la meilleure impression tant par le professionnalisme d'Ulf, son ouverture d'esprit et son esprit de synthèse hors du commun. Nous formions une paire hors du commun car il appréciait mon calme, mon expérience, ma disponibilité et mon endurance hors du commun (je me levais tous les matins à 04h45 pour enfiler ma tenue de sport et à 05h00 j'étais parti pour 1h15 de jogging ce qui correspondait à une petite quinzaine de kilomètres), mais il était surtout impressionné par ma faculté à "switcher" d'une langue à l'autre (anglais, allemand, français et néerlandais, j'étais le senior belge et mes collègues subalternes étaient néerlandophones). Je formais également un excellent tandem avec Magnus avec qui je m'entraînais le matin et qui me secondais dans les contacts avec la police afghane. Ce fut vraiment difficile et émouvant de les voir partir en juillet après un peu plus de quatre mois.

Le dernier que j'ai connu, Sandro, tout en étant très professionnel était d'un contact plus froid et plus distant, se préoccupant plus de l'impression qu'il donnait vis-à-vis de son commandement. C'est sous son commandement que j'ai donné le plus de briefings sur notre travail à des visiteurs de toutes sortes, briefings en anglais et devant des auditoires de plus de vingt personnes. Les autres membres de l'équipe étaient aussi un peu distants vis-à-vis du Suédois et de moi-même excepté le lieutenant Martin qui sera appelé à me remplacer auprès de la police afghane après mon départ. Je dois aussi signaler que durant les briefings donnés, j'ai pu rencontrer les futurs Provost Marshals et tous m'ont demandé si je ne voulais pas rester avec eux …
Je vais maintenant aborder les autres rencontres faites là-bas. Le premier endroit que j'ai visité est l'orphelinat de Mazar e Sharif. Les orphelinats d'Afghanistan n'ont rien à voir avec ceux de Belgique comme vous pouvez le découvrir avec les photos. Nous soutenions cet orphelinat avec l'aide de collègues allemands mais aussi norvégiens mais également par une lieutenante anglaise et ses deux soldates qui avaient organisé une compétition sportive pour récolter des fonds, vous les découvrirez les uns et les autres au fur et à mesure des images. Lors de mes premières visites, la "cour" si nous pouvons appeler cela une cour était de terre battue et c'est grâce aux Allemands qu'elle fut empierrée. Nous nous rendions là-bas accompagné d'un docteur allemand car les enfants n'étaient pas suivis médicalement. La directrice, avec qui j'ai eu l'occasion de discuter quelque fois, était une dame de caractère menant cette barque chétive d'une main de maître, ce qui est quand même une exception pour l'Afghanistan digne d'être soulignée. Le sous-directeur, qui a perdu ses deux jambes lors d'une des guerres d'Afghanistan, est d'un style plus "roublard" quémandant toujours quelque chose. L'orphelinat dispose d'une classe où officient un instituteur, qui est aussi un peu l'homme à tout faire, ainsi que des institutrices que nous avons eu l'occasion de récompenser en leur distribuant des vêtements et un chauffage d'appoint comme vous pouvez le voir. Celle- ci, la plus jeune, n'a accepté de se faire prendre en photo qu'avec les militaires anglaises. L'orphelinat n'héberge pas seulement des enfants pour la nuit mais accueille des enfants en journée surtout à cause des cours qui y sont donnés. Un des grands problèmes de l'orphelinat est que lorsque les filles atteignent l'âge de 14-15-16 ans, elles sont en général récupérées par la famille pour les marier de force à des hommes beaucoup plus âgés qu'elles. C'est un dilemme difficilement supportable pour la directrice et le personnel de l'orphelinat qui voudraient tant pouvoir les sauver. Faisons maintenant aussi un petit tour du propriétaire et comme vous pouvez le constater, il n'y a pas d'eau courante mais l'orphelinat dispose de deux puits. Voici la buanderie et la "machine à lessiver" dernier cri et enfin la cuisine avec le fourneau où sont préparés les repas. L'orphelinat nous a permis aussi d'éloigner les enfants qui étaient en prisons avec leur maman.

Et ce grâce au service social de Mazar e Sharif qui est aussi dirigé par une femme. Après lui avoir exposé les problèmes des enfants enfermés en prison avec leur maman, lui avoir suggérer de les placer dans l'orphelinat, elle se chargea de toutes les démarches administratives pour que cela soit possible et elle y est parvenue. Ce fût la première femme en Afghanistan ayant réussi ce genre de prouesse. J'ai souvent consulté cette dame, ici avec l'aide d'une collègue suédoise, pour solutionner les problèmes des femmes en prison, dans ce cas-ci le directeur de la prison voulait vendre les enfants d'une prisonnière pour la déstabiliser et pour se faire de l'argent facilement. Suite à notre intervention, il a été démis de sa fonction et la dame a pu garder ses enfants.
Nous en arrivons donc à la prison de Mazar. Certaines des images que vous allez voir peuvent être choquantes voire peuvent atteindre la sensibilité de certaines personnes, je ne les montre pas du tout dans un esprit de sensationnalisme mais elles reflètent la dure réalité du milieu carcéral afghan. La visite des prisons est une des prérogatives de la Police Militaire en mission et aussi une des tâches qui m'étaient dévolues. Non seulement, nous visitions la prison mais en plus nous apportions une aide matérielle comme vous allez pouvoir vous en rendre compte sur les photos, et ce grâce aussi au contingent allemand, notamment le bétonnage des cours intérieure de la partie des hommes ainsi que celle des femmes pour y améliorer l'hygiène et le nettoyage, l'empierrage de la cour principale de la prison. Nous y avons également construit des sanitaires chez les hommes et avons fourni des poêles à bois pour les femmes. Concernant la prison en elle- même le directeur et les gardiens sont issus de la police afghane. Le directeur a quasi tous les droits sur ses prisonniers et les outrepasse volontiers comme présenté ci-avant concernant les enfants d'une des détenues. Comme vous pouvez le constater sur les images, la prison est surpeuplée. Au moment de ma présence là-bas, la capacité prévue de la prison était de 150 hommes et 30 femmes mais elle hébergeait 372 hommes et 28 femmes. La surpopulation dans le quartier des hommes a pour conséquence que ceux-ci sont logés à 15-20 par chambres mais sont aussi logés dans les couloirs. Les visites ne sont autorisées que pour les prisonniers masculins et sont dénués de toute intimité ou confidentialité. Les hommes enfermés à la prison sont en majorité des prisonniers de droit commun: crimes, meurtres, vols, producteurs ou dealers de drogue (et dans ce cas-ci la plupart du temps parce qu'ils font ombrage à un plus gros producteur et dealer). Par contre les femmes, même si elles ne sont pas en surpopulation, elles sont enfermées parce qu'elles ont fui le domicile conjugal, qu'elles ont frappé leur mari ou tué leur mari parce que celui-ci était violent, parce qu'elles sont parties avec un autre homme ou encore parce qu'elles ont été violées. La femme n'a aucun droit tandis que l'homme peut frapper sa femme, en prendre une autre tout en gardant la, les premières comme servantes. En cas de viol, la femme qui est la victime est emprisonnée et le violeur laissé en liberté, il suffit aussi que la femme soit seulement témoin d'un viol et elle sera enfermée pour éviter qu'elle témoigne. Drôle de justice où la victime est coupable et le coupable laissé en liberté… Comme dit précédemment, les femmes si elles ont des enfants sont enfermées avec ceux-ci, triste début d'existence pour ces petits êtres humains qui bien qu'innocents sont condamnés à la prison. Heureusement, nous avons pu mettre un terme à cette situation à Mazar grâce à l'énergie de la directrice des services sociaux de la ville. Les hommes disposaient d'instituteurs dont les émoluments sont pris en charge par le ministère de la justice mais pour les femmes rien. C'est pourquoi nous avons pris en charge le traitement d'une institutrice pour les femmes. La prison dispose de sa propre boulangerie et de sa cuisine qui sont toujours très "modernes" comme vous pouvez le constater. Lorsque nous prenions en charge une quelconque amélioration de la prison, nous faisions toujours signer un papier au directeur dans lequel nous indiquions toutes les modalités de l'aide apportée qu'elle soit d'ordre matériel mais surtout d'ordre pécuniaire afin d'éviter toute dérive ou toute disparition ou détournement des fonds apportés. Nous avons également été suivis parfois par une équipe de la télévision allemande notamment lors de notre dernière action concernant la toiture du quartier des femmes. Au mois de mai, j'ai aussi eu l'occasion de visiter le centre de détention pour jeune mais vous ne verrez que les photos lors de notre entretien avec le directeur car pour sauvegarder l'anonymat des mineurs d'âge emprisonnés, nous n'avons pas pris de photos à l'intérieur du centre. Si la situation des femmes est peu enviable, celle des jeunes l'est encore moins, sur les 16 garçons emprisonnés 12 l'étaient pour avoir été violés par un homme, sur les 4 filles toutes l'étaient aussi pour avoir été violées. Ces jeunes avaient entre 13 et 18 ans et attendaient, en vain, une décision de la cour de justice pour jeunes mais cette instance n'existait qu'à Kaboul…

J'en arrive maintenant à la plus grande partie de mon travail au sein du commandement allemand du Nord de l'Afghanistan, les contacts avec la police afghane. Lorsque je suis arrivé, mon prédécesseur belge avait des contacts bihebdomadaires avec un officier de liaison de l'ANP (Afghan National Police, la Police Nationale Afghane) mais aucun rapport n'était établi ni aucun suivi. J'ai donc mis en place un suivi correct de ses rencontres mais j'ai aussi recherché à établir un organigramme de la police afghane dans le Nord, mis en place également les contacts pour nos détachements de police militaire afin qu'en toutes circonstances ils sachent qui contacter et pourquoi. Devenu le spécialiste de la police afghane, j'ai accompagné comme vous pouvez le voir le détachement investigation de la police de Mazar avec le détachement MP pour une affaire de cadavres découverts dans la montagne au sud du camp Marmal (notre base) par des démineurs allemands. Nous avons épaulé les policiers afghans dans l'extraction de ces corps hors de la cache où ils se trouvaient. Cela m'a permis également d'avoir un feedback, les victimes étant des jeunes, d'origine ouzbèke de plus ou moins 25 ans, deux jeunes hommes et une jeune femmes qui avaient été enlevés de leur village et exécutés lors de la période des Taliban.

J'ai aussi accompagné les premiers détachements MP allemands prodiguant l'instruction auprès des policiers afghans, ici à Aybak. Ce faisant, lorsque nous avons mis sur pied une instruction plus structurée, c'est tout naturellement que Ulf a pensé à moi pour superviser et guider le détachement MP allemand dont la tâche unique était de former la police afghane, dont vous découvrez ici les images de quelques séances d'instruction mais également la visite de différentes stations de la police afin de prodiguer les cours le plus proche possible des policiers pour ne pas les désarçonner et leur laisser la possibilité de rester auprès de leur famille ou d'occuper un autre emploi pendant leur temps libre (le salaire d'un policier était de 70 $ et il faut en moyenne ± 120 $ à une famille de 4 personnes, 2 adultes et 2 enfants, pour survivre). Ceci est tout à fait à l'inverse de ce que les Américains préconisent et mettent en place pour l'instruction de la police afghane comme j'ai pu le constater et le faire remarquer lors des deux conférences sur la police afghane auxquelles j'ai assisté à Kaboul du 7 au 9 juillet et du 27 au 28 août.
Au mois de février, j'ai eu l'occasion de visiter un poste de la police des frontières à Heiratan, ville-frontière avec l'Ouzbékistan. Après une brève présentation de la garnison du poste et un briefing sur les problèmes rencontrés par la police des frontières, nous avons visité le "pont de la liberté" qui enjambe la rivière Amou-Daria et qui joint la ville d'Heiratan à la ville ouzbèke de Termez (ville qui est aussi grâce à son aérodrome, la base arrière pour les contingents allemands et l'endroit par lequel je transitais lors de mon arrivée et départ et lors de mes départs en congé). Ce pont est un vestige de l'occupation russe et fut lors de cette visite l'occasion d'une photo de groupe. Nous fûmes conviés à un repas typique afghan offert par le Général de Brigade Khalil Bakhtias. Ce fut un vrai régal de poissons grillés, de riz pilaf aux raisins secs et de crudités accompagnés du fameux pain ouzbèke et des fruits comme dessert. Nous avons ensuite visité le poste de commandement où faute de moyens et cartes géographiques, ils ont dessiné une carte de leur zone de responsabilité sur le mur suite à leurs différentes observations.
Afin de bien cerner les problèmes rencontrés par les policiers et ainsi leur prodiguer la meilleure instruction possible, je rencontrais régulièrement les officiers opérations soit à leur bureau comme ici avec le Lieutenant Colonel Hamid Rheza ou encore au JRCC, le Centre de Coordination régional joint qui regroupe toutes les forces de police. Toutes les informations glanées lors de ces réunions étaient transmises au commandement de détachement MP allemand en charge de l'instruction de la police afghane qui mettait en oeuvre toutes les techniques à apprendre aux forces de l'ordre comme le montrent les différentes photos. Les policiers afghans ayant suivi la formation recevaient un diplôme attestant des techniques acquises.

Toutes ses rencontres n'auraient jamais vu le jour sans mes rencontres bihebdomadaires avec l'officier de liaison de l'ANP. Dans les trois premiers mois, c'était le Colonel Mangal, un officier affable, toujours souriant mais cherchant aussi à bien se placer dans sa hiérarchie. C'était un afghan pashtoune, mais bien éduqué, il avait suivi les cours à l'académie de police de Kaboul avant l'invasion russe ainsi qu'en Russie et même en Europe. Il n'avait pas d'attache avec la religion intégriste pratiquée le plus souvent par ses compatriotes pashtounes et de ce fait très ouvert. Au mois d'avril, il a obtenu ce qu'il attendait depuis longtemps, un poste à Kaboul et fut remplacé par le Major Abdul Mohammad, un ancien officier de l'armée et ce même durant l'occupation russe et la période des Taliban. Suite à une blessure, il est devenu officier à la police. Il est d'origine Tadjik et l'entente entre nous a été vite parfaite. La guerre en moins nous avions le même parcours militaire et si lui se retrouvait maintenant à la police moi j'étais à la Police …… Militaire.
Toutes ses rencontres avaient lieu avec l'aide d'un interprète, que vous avez déjà pu voir sur différentes photos. Dès mon arrivée j'ai voulu que nous ayons toujours le même interprète, cela facilitait le contact, la confidentialité et surtout l'efficacité (nous ne devions pas répéter à chaque fois le contexte d'où gain de temps et efficacité).Notre choix s'est porté pour Roheen Jalal âgé à l'époque de 24 ans qui est d'origine ouzbèke et dont le père et la mère étaient instituteurs. A un moment, grâce à mon épouse, je lui ai offert un exemplaire du Coran en anglais (en Afghanistan on ne le trouve qu'en arabe et personne ne sait le lire…), il me remercie régulièrement depuis lors de nos contacts via mails pour ce précieux cadeau qui lui permet d'enfin connaître sa religion.
Lors de mon départ, je savais que le Major Mohammad allait m'offrir un présent typiquement afghan, c'est pourquoi j'ai voulu que ce soit un échange. Je lui ai offert une reproduction de la moto de la police militaire belge et lui comme de bien entendu m'a offert la même tunique que celle portée par le président Hamid Karzaï, ce qui nous a valu un fou rire lorsque je lui ai dit que maintenant je pourrai revenir en Afghanistan comme président, ce à quoi il me répondit: "Mais tu serais meilleur que lui".

Voilà qui termine mon exposé qui j'espère n'a pas été trop long et vous vous doutez bien que je pourrais encore vous en parler pendant des heures. Mais il est temps maintenant que je vous explique le titre de cette conférence. Si maintenant le mot Afghanistan ne vous est plus inconnu, le premier mot lui veut dire merci en dari. Alors pourquoi Tashakor Merci Afghanistan. … Parce que cette mission fut un merci de la part de mes chefs de la police militaire belge pour le travail que j'ai accompli au sein de cette unité durant les sept dernières années de ma carrière militaire dans laquelle je me suis toujours engagé coeur et âme. … Tashakor Merci Afghanistan car cette mission fut le point d'orgue de toutes les autres missions que ce soit dans les Balkans( 2 missions de 4 mois) ou au Proche-Orient où j'ai passé un an. … Tashakor Merci Afghanistan parce que cette mission m'a permis de découvrir un pays merveilleux avec des habitants accueillants n'hésitant pas à partager le peu qu'ils ont et leur culture pour autant que nous fassions l'effort de les comprendre et de les respecter. … Tashakor Merci Afghanistan parce que grâce à cette mission, j'ai pu vous faire découvrir ce pays avec mes yeux et vous faire partager mes sentiments et mes impressions à propos de ce pays si souvent présenté d'une manière négative. … Tashakor Merci Afghanistan parce que cette mission dans ce pays me permet maintenant de faire le lien avec mes permanences d'écrivain public ici à Verviers, notamment ici au CMK rue du Prince, 12 tous les lundis de 14h00 à 17h00, au Relais Social Urbain de Verviers, rue des Martyrs, 54 tous les jeudis de 09h00 à 11h00 avec deux fois par mois tous les 2e et 4e jeudis de chaque mois à la Régie de Quartier de Mangombroux, rue Courte du Pont, 20 de 09h00 à 11h00. Je me doute que vous n'avez sûrement pas besoin d'un écrivain public mais vous êtes mes meilleurs messagers.

Comme je l'ai signalé pendant la conférence, vous pouvez venir enfiler la burka afin de vous rendre compte de ce que voient les femmes afghanes qui en sont affublées. Vous pouvez voir aussi le cadeau qui m'a été offert par l'officier de liaison de la police afghane, une coiffe ouzbèke reçue lors de mon anniversaire et aussi une coiffe tadjike telle que celle qu'arborait le Commandant Ahmad Shah Massoud. Vous pouvez aussi voir différents livres ayant trait à l'Afghanistan que je vous recommande et conseille de lire si vous voulez en savoir plus sur ce pays en attendant que paraisse celui que j'ai commencé à écrire. … Encore une fois Tashakor Afghanistan et Merci Tashakor à vous toutes et tous de m'avoir prêté l'oreille et je vous la rends maintenant volontiers. Si vous avez des questions n'hésitez pas à les poser, je me ferai un plaisir d'y répondre.

Jean FRAINEUX

Capitaine-Commandant e.r. - Ecrivain public au CMK

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