"L'urgence de l'unité des Chrétiens"

Peuples frères, Eglise sœurs. L'urgence de l'unité des chrétiens

Verviers – Temple protestant, 25.01.2011

A la fin de cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens, je suis très heureux d’aborder avec vous ce thème « Peuples frères, Eglises sœurs. L’urgence de l’unité des chrétiens ».
C’était le patriarche orthodoxe de Constantinople, Athenagoras (patriarche de 1948 à sa mort en 1972, qui avait l’habitude d’utiliser le terme « Eglises sœurs, peuples frères » pour évoquer les relations entre Eglises chrétiennes. Pourtant depuis sa mort, les années ont passé et l’unité des chrétiens n’est toujours pas une réalité. Ces dernières années, on a même parlé de la crise de l’œcuménisme. Alors, qu’en est-il ?
Lors de cette conférence, je voudrais d’abord faire un petit retour en arrière pour évoquer l’histoire de l’œcuménisme ou plus exactement ses développements depuis le Concile Vatican II.
Ensuite, j’évoquerai ce qui constitue, à mes yeux, l’urgence de l’unité des chrétiens dans le monde actuel. Avant de terminer en évoquant la contribution de Sant’Egidio aux relations œcuméniques aujourd’hui.

L’œcuménisme et le Concile Vatican II

Le Concile Vatican II constitue évidemment le tournant fondamental de l’Eglise catholique par rapport à l’œcuménisme, mais des relations œcuméniques existaient bien avant celui. Le Concile parle d’ailleurs lui-même du mouvement œcuménique dans ses textes, ce qui atteste d’un large mouvement présent dans les Eglises chrétiennes.
On considère ainsi souvent que la première véritable rencontre interreligieuse eut lieu en 1893, lorsque l’Eglise presbytérienne et les évêques catholiques des Etats-Unis organisèrent à Chicago, du 11 au 27 septembre, la réunion d’un Parlement mondial des religions, avec la participation de 400 représentants de 16 traditions religieuses. Si cette rencontre était interreligieuse, il est clair que les Eglises chrétiennes, et en particulier protestantes et catholiques, furent à la base de cette-ci.
On dit parfois aussi que le début de l’œcuménisme moderne se situe en 1910 avec le congrès mondial œcuménique desmissionnaires. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant de voir les missionnaires être précurseurs en la matière car pour eux, l’essentiel était de soigner, aider, venir en aide aux plus pauvres, au-delà de la confession chrétienne. L’exemple du Père Damien à Molokaï est d’ailleurs révélateur. Il aura de très nombreux contacts avec les protestants présents à Hawaï et son œuvre sera davantage financée par des récoltes de fonds aux Etats-Unis, par des protestants, que par l’Eglise catholique locale largement opposée à son «militantisme». On peut donc dire que la charité, l’amour, a permis aux missionnaires de dépasser les différences. Je ne fais que le noter à présent, mais j’y reviendrai plus tard.
L’œcuménisme moderne vivra au ralenti jusqu’en 1948, avec la fondation du Conseil œcuménique des Eglises, au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Les chrétiens prennent alors conscience, comme le monde entier, que les divisions, entre eux aussi, peuvent être sources de divisions entre les nations et ils décident de travailler plus activement à l’unité. Il faut noter que depuis le début l’Eglise catholique n’est pas membre de Conseil œcuménique mondial, mais y a le statut d’observateur.
Mais, pour l’Eglise catholique, le tournant est évidemment celui du Concile Vatican II auquel participeront d’ailleurs plusieurs évêques orthodoxes. Pendant le Concile, il sera beaucoup question des relations entre Eglises chrétiennes. Une déclaration du Concile est d’ailleurs entièrement consacrée à l’œcuménisme. Il s’agit de la Déclaration « Unitatis Redintegratio » du 21 novembre 1964. La première phrase de cette déclaration est: « Promouvoir la restauration de l’unité entre tous les chrétiens, c’est l’un des buts principaux du saint concile œcuménique Vatican II ». Le message est clair. La Déclaration va ensuite aborder le mouvement œcuménique, l’exercice de l’œcuménisme et, dans ses conclusions, elle précise: « Le Concile souhaite instamment que les initiatives des enfants de l’Eglise catholique progressent unies à celles des frères séparés ».
C’est véritablement une nouvelle ère des relations avec les autres Eglises chrétiennes, et avec les autres religions, qui s’ouvre avec le Concile. D’ailleurs, en janvier 1964, aura lieu à Jérusalem, une rencontre historique entre Paul VI et le patriarche Athenagoras, qui viendra plus tard lui-même à Rome.
Cette rencontre avait fait naître des espoirs fous; ceux de l’unité retrouvée. Pourtant, plus de 45 ans plus tard, beaucoup sont aujourd’hui déçus et ne croient plus en l’œcuménisme. Plus que jamais, il y a pourtant une urgence de l’œcuménisme.

L’urgence de l’œcuménisme dans le monde contemporain

On pourrait se résigner à dire que les divisions sont telles qu’elles sont et que rien en pourra changer ou en tout cas, que nous ne pourrons rien y changer.
Je crois que ce serait se tromper. Il y a une véritable urgence de l’œcuménisme et pour illustrer cela, je voulais partir d’une phrase de Frère Christian de Chergé, prieur du monastère de l’Atlas à Tibbirhine en Algérie qui dit dans son testament: « J'ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal ». Dans un autre texte, il se demandait: « Avons-nous suffisamment résisté au mal ? ».
Par rapport à l’œcuménisme, je me pose la question de savoir si les divisions entre les chrétiens n’ont pas permis que le mal s’insère dans ces fractures pour diviser davantage et opposer. L’exemple le plus frappant pour l’Europe est le conflit dans les Balkans des années 1990. Les Croates catholiques et les Serbes orthodoxes vont s’opposer de manière féroce pendant plusieurs années en Croatie et en Bosnie, avec notamment des destructions d’églises. Là, la division devient même source de guerre et de massacres.
Et lorsque l’on voit le sort des chrétiens d’Irak, victimes du terrorisme, de la violence et donc de nombreux fuient le pays, dans une large indifférence en Europe, on peut se demander si nous ne sommes pas quelque part complice du mal.
Ce que je veux dire, c’est que lorsque l’on parle d’œcuménisme, on pense à un dialogue théologique, à des discussions sur des points précis de l’histoire, à la primauté du pape, peut-être à l’absence de communion, mais il y a aussi un œcuménisme vécu dans l’amour, dans la proximité, dans le dialogue, qui me paraît essentiel. Les plus grands exemples d’unité vécue sont ceux des martyrs.
Il y a ainsi des exemples de prêtres orthodoxes, catholiques et protestants qui, enfermés pendant le communisme, ont décidé d’apprendre par cœur chacun une partie de la Bible avant de la détruire pour ne pas être torturé, mais en étant certains qu’ils pourraient la partager entre eux pendant leur détention.
Il y a donc un œcuménisme et une unité vécus qui dépasse le dialogue théologique ou le rapprochement officiel des Eglises. Au-delà de sa fonction, quelqu’un qui avait bien compris cela était le pape Jean-Paul II. En 1986, il allait avoir cette intuition prophétique de convoquer à Assise, une grande rencontre des leaders des grandes religions mondiales. En 1986, le monde était encore divisé en deux blocs idéologiques, engagés l’un avec l’autre dans une «guerre froide». Ces deux blocs contrôlaient et monopolisaient en quelque sorte les différentes guerres locales. Les religions n’avaient pas à l’époque la place, la responsabilité (diront peut-être certains), l’influence qu’elles ont dans les relations internationales aujourd’hui. Au milieu des années 1980, prévalait toujours la vision culturelle caractéristique du XXème siècle: les religions n’étaient qu’une réalité résiduelle; la sécularisation et la modernité allaient progressivement les balayer.
Si la rencontre était interreligieuse, les chrétiens des différentes confessions étaient représentés en nombre. Et Si cette rencontre a permis des pas dans la recherche de l’unité, c’est parce que Jean-Paul II va demander aux leaders religieux de prier, côte à côte, pour la paix. Il propose donc l’horizon de la paix comme défi aux religions. Cela change les perspectives car qui n’est pas en faveur de la paix, que l’on soit catholique, orthodoxe, anglican, syriaque, protestant ou arménien?
Dans son discours de clôture de la journée, Jean-Paul II disait: « Aujourd’hui, plus que jamais, dans l’histoire de l’humanité, le lien intrinsèque existant entre une attitude authentiquement religieuse et le grand bien de la paix est devenu une évidence pour tous. […] La prière est déjà en elle-même une action, mais cela ne nous dispense pas d’actions au service de la paix ». Il poursuivait: « Nous avons rempli ensemble nos yeux de visions de paix: elles libèrent des énergies pour un nouveau langage de paix, pour de nouveaux gestes de paix, des gestes qui briseront les chaînes fatales des divisions, héritées de l’histoire ou provoquées par les idéologies modernes. La paix attend ses auteurs. »
Un grand chemin a été parcouru depuis 1986 à travers ces rencontres dans l’Esprit d’Assise qui ont été organisées depuis lors par la Communauté de Sant’Egidio.
Assise se place clairement dans les pas du Concile qui avait ouvert les portes et lancés des ponts. La rencontre d’Assise donnait au dialogue une intensité particulière parce qu’elle lui offrait un esprit. Il faut souligner que Jean-Paul II retourna à Assise, en 1993, où i y avait invité les chrétiens, les musulmans et les juifs européens pour prier pour la paix en Europe, en particulier pour les Balkans. Le 24 janvier 2002, il voulut renouveler la grande rencontre de 1986 comme réponse après les attentats du 11 septembre 2001. Entre temps, il avait invité, à Rome, en 1999, 200 représentants de 20 religions pour une rencontre de quatre jours, qui prévoyait deux heures de prière quotidienne, dans différents lieux selon les confessions.
Il faut ajouter que le pape Benoît XVI, contrairement à ce que l’on a pu dire ou croire, soutient le dialogue dans l’Esprit d’Assise. Dans son message à l’occasion de la rencontre de dialogue interreligieux organisée par Sant’Egidio à l’occasion du 20ème anniversaire de la rencontre d’Assise, en 2006, il soulignait le caractère prophétique de l’intuition de Jean-Paul II, tout en rappelant les caractéristiques essentielles :
- la valeur de la prière dans la construction de la paix,
- l’esprit d’Assise ne veut en aucun cas porter à des manifestations de syncrétisme,
- la prière se déroule, au même moment, mais dans des lieux séparés, selon les confessions religieuses.

L’esprit d’Assise et Sant’Egidio

Sant’Egidio a donc accueilli l’appel du pape à « libérer et investir des énergies dans le dialogue de la paix ». Dès l’année suivante, en 1987, à Rome, Sant’Egidio organisa une nouvelle rencontre interreligieuse dans l’Esprit d’Assise qu’Andrea Riccardi définissait en ces termes: « il s’agit de rassembler toutes les religions, de présenter l’Eglise catholique comme étant au service du dialogue, de mettre en relief la force faible des religions qui tient à la prière et à la persuasion spirituelle ». Sant’Egidio était convaincu de la nécessité de poursuivre cette expérience qui avait créé les conditions d’un engagement pour la paix.
Le dialogue, la réconciliation et la cohabitation pacifique ne sont nullement des formes de relativisme, de syncrétisme ou d’uniformisation. Au contraire. Plus un croyant est enraciné dans sa tradition, mieux il pourra s’engager dans un dialogue. Un tel dialogue « fort », qui part d’une identité réelle, mais se laisse remplir par la rencontre de l’autre, est l’inverse du syncrétisme. L’intuition d’Assise, c’est que le dialogue confère au croyant une force tranquille et humble pour devenir artisan de paix. Aujourd’hui, il est nécessaire que des hommes et des femmes puisent dans une conviction forte le courage et l’ambition de vivre une mission universelle.
Les rencontres « Hommes et religions » étaient nées et elles allaient prendre la forme d’un pèlerinage, à travers l’Europe et le monde, d’artisans de paix, d’hommes et de femmes qui cherchent la paix. La Communauté Sant’Egidio a donc continué à organiser chaque année une rencontre internationale et interreligieuse dans l’esprit d’Assise, qui rassemble plusieurs centaines de responsables des grandes religions mondiales ainsi que milliers de personnes participantes. Adaptant la forme d’un pèlerinage spirituel de chercheurs de paix, la rencontre est organisée chaque année dans une autre ville, impliquant les autorités politiques et les communautés religieuses locales. Ce voyage spirituel s’est surtout dessiné, jusqu’à aujourd’hui, dans les villes européennes de la Méditerranée (Venise, Milan, Barcelone, Lisbonne, Malte, Gênes, Naples en 2007, Chypre en novembre 2008), mais il a aussi fait étape à Varsovie (1989), Bruxelles (1992), Jérusalem (1994), Bucarest (1998), à Aix-la-Chapelle (2003) et à Lyon en septembre 2005.
Tout au long de cet itinéraire du dialogue à travers l’Europe et le monde, Sant’Egidio a voulu travailler autour de cette phrase du pape Jean XXII « chercher ce qui unit plutôt que ce qui divise ». Ces rencontres interreligieuses ont été l’occasion de permettre aux religions de redevenir des protagonistes de la vie politique et des conflits dans le monde, en aidant à sortir les traditions religieuses de l’attraction pour la guerre et la violence.
Certaines de ces rencontres se sont penchées plus particulièrement sur les relations œcuméniques:
- En 1993, à Milan, en présence de Mikhaïl Gorbatchev, le thème central fut la situation dans les Balkans avec la guerre en Ex-Yougoslavie qui avait commencé en 1992.
- En 1998, la rencontre eut lieu pour la première fois dans un pays à majorité orthodoxe, à Bucarest, en Roumanie, en présence du patriarche orthodoxe Théoctiste. Ce fut l’occasion d’un rapprochement entre orthodoxes et catholiques, qui ouvrit la voie à la visite du pape quelques mois plus tard. Et cette visite fut historique, c’était la première visite du pape polonais en pays orthodoxe. Il fut reçu avec tous les honneurs par le patriarche Théoctist qui l’invita à rencontre le synode de l’Eglise roumaine orthodoxe. A la sortie, la place de Bucarest était noire de monde et les gens, orthodoxes et catholiques, criaient: «unitate, unitate!». C’était vraiment l’unité vécue dans la rencontre, dans le dialogue personnel.
- En 2005, à Lyon, lors de la prière commune à tous les chrétiens, à Notre-Dame de Fourvière, le Cardinal Barbarin avait profité de la rencontre dans l’esprit d’Assise pour faire un geste vis-à-vis des protestants. Il avait fait recouvrir une mosaïque qui présentait les protestants comme des hérétiques et vestige de l’histoire des guerres de religions en France. A nouveau, un dialogue vécu permet de dépasser les divisions du passé, ce que l’on pourrait appeler la pathologie de la mémoire.
- En 2007, à Naples, en présence du pape Benoît XVI, les représentants des religions mondiales ont redit leur attachement à la paix et au dialogue, notamment par la voix du patriarche orthodoxe de Constantinople Bartholomeos.
- En 2008, il y eu la rencontre organisé à Chypre, où le pape Benoît XVI allait se rendre quelques mois plus tard. Une rencontre qui fut marquée par le dégel progressif de l’Eglise orthodoxe chypriote qui avait compris qu’elle avait trouvé des alliés pour résoudre l’épineux problème de la division de l’île. Car il n’y a en effet que par le dialogue que la division pourra être résolue et tous les croyants peuvent aider à l paix et à la cohabitation pacifique.
- Cette année, en 2011, la prière pour la paix aura lieu du 11 au 13 septembre à Munich, dix ans après les attentats terroristes de New York. La Bavière est une terre catholique en Allemagne, mais ce sera l’occasion de rencontrer et dialogue plus en profondeur avec le monde protestant.

Toutes ces années de rencontre ont été l’occasion de tisser des liens personnels d’amitié, de respect réciproque avec des personnes comme el Pasteur Jean-Arnold de Clermont, aujourd’hui à la tête de KEK, au le pasteur Samuel Kobia et à présent le pasteur Tveit, mais aussi les patriarches Bartholomeos de Constantinople, Aram d’Arménie, Abuna Paulos d’Ethiopie. Il faut aussi souligner que le nouveau patriarche de Moscou, Kyrill, qui était précédemment à la tête du département des affaires étrangères de l’Eglise russe, a participé à plusieurs rencontres dans l’esprit d’Assise. Au-delà des différences théologiques, de véritables liens d’amitié unissent ces leaders d’Eglises chrétiennes, qui ouvrent la voie à un dialogue vrai qui chemine vers l’unité.
Comme le montrent ces rencontres, l’œcuménisme n’est donc pas aussi moribond que certains voudraient le laisser croire.
Au niveau officiel, il faut même souligner qu’il est possible que le pape Benoît XVI et le patriarche Kyrill de Russie seront les premiers primats de leurs Eglises respectives à se rencontrer. C’était l’un des plus grands souhaits de Jean-Paul II, lui qui parlait d’une Eglise à deux poumons, celui de l’Occident et celui de l’Orient. Mais, ce la ne faut jamais possible car le pape polonais ne pouvait être accueilli en Russie où il avait fait tomber le communisme. Aujourd’hui, les relations qui existaient entre Kyrill, avant qu’il ne soit patriarche, et le cardinal Ratzinger, contribuent au rapprochement.
Mais, il y a aussi un dialogue œcuménique au niveau local qui est tout aussi essentiel. C’est celui que nous menons aujourd’hui ensemble. Partout où elle est présente Sant’Egidio va à la rencontre des autres Eglises chrétiennes, pour les connaître, les rencontrer et nouer un dialogue. Cela peut notamment se faire au travers des prières œcuméniques en mémoire des martyrs contemporains que nous organisons chaque année. Ce fut le cas hier également avec une prière pour les chrétiens persécutés qui a eu lieu à Bruxelles, pour se souvenir des chrétiens qui ont été victimes d’attaques, récemment, en Irak, en Egypte et au Nigeria.
Et puis, je voulais aussi souligner que des Communautés de Sant’Egidio vivent l’œcuménisme en leur sein. A Anvers, plusieurs protestants en font partie. En Allemagne, les Communautés sont catholiques et protestantes, en Ukraine et en Russie, catholiques et orthodoxes.

La paix et la charité, sources d’unité

Cela m’amène alors à réfléchir sur ce qui peut sauver l’œcuménisme à un moment où on se demande parfois comment encore aller de l’avant.
Tout au long du 20ème siècle, les chrétiens ont été victimes de la violence à cause de leur foi. Il suffit de penser au goulag soviétique ou au nazisme. Pendant la deuxième guerre mondiale, beaucoup d’individus, de tout milieu social, prirent le risque d’héberger des juifs ou des personnes recherchées, parce qu’il s’agissait d’hommes et de femmes dans le besoin. Par temps de grande douleur, de violence, et de peur, lorsque se tarit la générosité, la charité des peuples peut préserver l’humanité (Andrea Riccardi, La Paix préventive). La charité fait en sorte que l’humanité ne disparaisse pas, que la solidarité ne s’éteigne pas. C’est une invitation à poursuivre la réflexion pour tous les chrétiens, en particulier en revoyant les tragiques épisodes du siècle dernier où les brèches dans l’unité et les divisions entre les chrétiens ont contribué à l’éclatement des conflits dans les Balkans. Dans le monde globalisé et multipolaire d’aujourd’hui, il est nécessaire de réfléchir ensemble aux réponses face aux crises humanitaires, écologiques ou sociales. Tout acteur sait qu’il ne pourra pas être présent en tous lieux et en toutes crises et qu’il devra s’accorder, collaborer, créer et respecter des accords. En ce sens, la paix et le développement équitable entre le Nord et le Sud du monde restent de grands défis œcuméniques auquel les Eglises chrétiennes ne peuvent se dérober au 21ème siècle.
Tout comme la paix, la charité, l’amour des pauvres est un chemin qui s’ouvre aux chrétiens de toutes confessions. Le pauvre est au cœur de l'expérience chrétienne. Jésus était ému devant une foule de gens faibles et malades.
Dans les faibles et les pauvres il y a une présence à reconnaître. Olivier Clément le grand théologien orthodoxe français décédé il y a un peu plus d’un an, parle d’un sacrement du pauvre. Il constate que l'histoire chrétienne a été trop marquée par le divorce entre le sacrement de l'autel et celui du pauvre. Il y a une présence, comme sacramentelle, de Jésus dans le pauvre et dans le faible, qui nous rend ses frères. « L’homme, et d’abord le plus pauvre, est le sacrement de Dieu pour l’homme, explique la parabole du jugement au chapitre 25 de l’Evangile selon Saint Matthieu. […] On ne peut ‘contempler’ sans servir le prochain: voir Dieu sur le visage de l’autre, sur ce visage pauvre et nu, si fragile ». Lorsqu’Olivier Clément dit que l’histoire chrétienne a été trop marquée par le divorce entre le sacrement de l’autel et celui du pauvre, il me semble que c’est aussi une question pour l’œcuménisme. Et si plutôt que de s’attacher, uniquement, à l’intercommunion, aux différences liturgiques et théologiques, il fallait plutôt donner la priorité aux pauvres. Autour des pauvres, il n’y a plus ni protestant, ni orthodoxe, ni catholique. A la suite de la prière pour la paix à Chypre, le gouvernement chypriote et l’Eglise de Chypre ont voulu soutenir le programme de lutte contre le SIDA de Sant’Egidio en Afrique.
Oui, c’est l’amour et l’amitié qui sauveront l’œcuménisme et feront que les plus grand pas vers l’unité seront accomplis.
Le thème de cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens 2011 était d’ailleurs: Unis dans l’enseignement des apôtres, la communion fraternelle, la fraction du pain et la prière (Ac 2, 42). Cette unité était celle de la première communauté de Jérusalem. Un peu plus loin dans les Actes, au chapitre 4 (32), il est écrit: « La multitude des croyants n'avait qu'un coeur et qu'une âme. Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun. Avec beaucoup de puissance, les apôtres rendaient témoignage à la résurrection du Seigneur Jésus, et ils jouissaient tous d'une grande faveur. » Cette image de la communauté de Jérusalem nous montre celle d’une grande unité qui peut nous paraître impossible aujourd’hui, pourtant elle fut une réalité.
Les Actes des apôtres nous montrent une Eglise idéale, une communauté concrète qui vit et écoute la Parole de Dieu. Et là où il y a une communauté concrète, qui vit et écoute la Parole de Dieu, tout est possible. Oui, tout est possible parce que l’on croit.
C’est une communauté qui vit la solidarité fraternelle, la générosité. C’est une communauté qui parle avec force de la résurrection de Jésus. Certes, les difficultés ne manquent pas. Les apôtres sont persécutés et sont les premiers martyrs, à commencer par Etienne. La vie n’est pas simple pour eux. Mais, ces disciples sont unis au Seigneur. Ils sont unis entre frères et sont unis aux personnes qui les entourent. Ils jouissent d’une grande sympathie; une sympathie qui accompagne toujours les disciples de Jésus et qui est le fruit de la prédication de l’Evangile. C’est aussi la sympathie qui s’installe parmi les gens qui les voient ensemble, qui les voient proche des malades, des pauvres, des souffrants, des boiteux. Il y a sympathie et étonnement face aux miracles qu’ils accomplissent. Les apôtres parlent de Jésus, de sa victoire sur la mort et leurs paroles, leurs vies réveillent les cœurs des gens et transmettent force, espérance et joie. C’est une parole qui suscite une sympathie et abat les murs de la division.
Ce passage des Actes nous rappel donc ce que peut être l’unité: la fraternité, la générosité, l’amour réciproque, un cœur grand où il y a de la place pour tous, pour tous les chrétiens, tous les croyants, mais aussi un cœur qui regarde le monde avec la sincérité de la prédication de Jésus et la sympathie de son amour.

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